Pourquoi la thérapie brève peut-elle être brève ?

La thérapie brève dont il sera question ici est celle dont l’origine principale se trouve dans l’Ecole de Palo Alto (J. Haley, J. Weakland, P. Watzlawick, R. Fisch et d’autres), Ecole largement influencée par l’approche hétérodoxe de Milton H. Erickson. On l’appelle parfois « thérapie stratégique, « thérapie brève systémique » et s’il fallait lui accoler un adjectif,  je préférerais, personnellement, la qualifier de « constructiviste » : thérapie brève constructiviste. Il existe aussi des formes de thérapie brève inspirées par la psychanalyse, telles celle de D. Malan, celle de P. Sifneos ou celle d’E. Gillieron,  qui ne seront pas abordées ici.

Le principal facteur qui peut expliquer que la thérapie puisse être brève, c’est en effet, tout d’abord, le fait qu’elle s’inscrive dans une perspective constructiviste. Cette perspective revient à prendre en compte le fait que le thérapeute et son patient sont en interaction. Ce que fait ou dit l’un ne peut pas ne pas affecter l’autre. Comme le formule l’Ecole de Palo Alto, « on ne peut pas ne pas communiquer », ce qui revient à dire que l’on ne peut pas ne pas suggérer. Même dans les thérapies au cours desquelles le thérapeute reste fort silencieux, il y aura inévitablement influence de la part de celui-ci sur le patient. C’est probablement là un aspect des choses que l’approche psychanalytique a beaucoup de difficultés à prendre en compte. Freud pensait qu’il était possible de simplement aider le patient à « prendre conscience » de certains aspects de son vécu sans l’influencer en rien. C’est ainsi que, dans un texte de 1905, il comparait, la psychanalyse à l’art de la sculpture : le sculpteur se borne  à enlever la pierre qui entoure la statue, il n’ajoute rien contrairement au peintre qui ajoute de la couleur sur la toile. Cette analogie est, si l’on y réfléchit, assez bizarre : peut-on vraiment affirmer  qu’un bloc de rocher contiendrait déjà une statue toute faite qu’il s’agirait seulement de dégager de sa gangue ? La statue réalisée par le sculpteur n’aurait-elle donc rien à voir avec l’idée préalable que s’en fait le sculpteur qui la sculpte ? De la même façon, il est évident que le patient va, sous l’influence de son analyste, retrouver des contenus de sens qui sont en accord avec la théorie à laquelle celui-ci adhère. C’est pourquoi un patient en analyse chez un kleinien ne découvrira pas le même genre de « causes inconscientes » que s’il était en analyse chez un freudien orthodoxe, chez un lacanien ou chez un jungien. Ce dont il s’agit là correspond à ce que l’on appelle l’Effet Rosenthal (ou Effet Pygmalion) en Psychologie sociale. L’expérience montre que si l’on affirme à des instituteurs que les élèves dont ils vont avoir la charge sont brillants ou au contraire qu’ils sont très limités, les croyances de ces instituteurs se verront vérifiées. Les élèves réputés bons deviennent meilleurs que ceux réputés mauvais, même si leur niveau de départ est identique. En effet, les attitudes et les comportements des instituteurs seront modifiés par les croyances qu’on leur aura instillées, ce qui aura pour conséquence de favoriser ou de défavoriser (selon le cas) les performances des élèves.

Ainsi, le simple fait de croire d’avance qu’une thérapie doit nécessairement prendre des années pour produire des résultats aura pour effet d’inévitablement augmenter la longueur de celle-ci. Au point que si le patient va trop vite mieux, l’analyste suspectera une pernicieuse « fuite dans la guérison ». En revanche, quand le thérapeute a confiance dans le fait que des changements thérapeutiques peuvent se produire relativement rapidement, les chances qu’il en aille ainsi augmentent. C’est là une première raison, très simple, pour laquelle la thérapie brève peut effectivement être brève. Cela ne signifie nullement que le thérapeute doive être pressé, bien au contraire. Si l’on veut à tout prix que les choses aillent vite, elles iront probablement moins vite. Le changement prend le temps qu’il prend. Si l’on se presse, on se rajoute de la pression et l’on se fait donc une forme de violence qui est défavorable au changement.

Prendre au sérieux le fait que le thérapeute et le patient sont en interaction et donc que le thérapeute ne peut pas ne pas influencer revient aussi à reconnaître qu’en thérapie il n’est pas possible de découvrir, il n’est pas possible de « faire science », comme dit Isabelle Stengers. La connaissance de type scientifique, en effet, requiert que tout soit fait pour éviter la production d’artefact. Il y a artefact quand, par exemple, un biologiste contamine involontairement la souche de cellules qu’il étudie avec des bactéries ou des virus ou encore avec un réactif chimique.

Or, en thérapie, on se trouve sans cesse en situation de production d’artefact. Le simple fait de poser une question à un patient revient déjà à lui suggérer que la réponse à cette question a une utilité pour le travail thérapeutique. Cela peut donc l’encourager à donner davantage d’importance à la thématique ainsi abordée. Même le fait, pour le thérapeute, de se contenter de faire « mmh mmh » de temps en temps aura des effets sur les comportements et les vécus des patients, comme le montre l’expérience de Joel Greenspoon de 1954. Greenspoon invite des sujets à énoncer à voix haute des substantifs qui leurs viennent à l’esprit. Avec un premier groupe, l’expérimentateur fera systématiquement « mmh mmh » quand le substantif énoncé sera au singulier. Avec le deuxième groupe quand il sera au pluriel. Résultat : on observe que l’occurrence des mots au singulier augmente dans le premier groupe, celle des mots au pluriel dans le second. Il suffira donc qu’un thérapeute fasse régulièrement «mmh mmh » quand certains thèmes sont abordés pour que le patient les aborde de plus en plus souvent et, par la même occasion,  se convainque de leur importance dans l’étiologie de son problème. Comme l’occurrence de ces thèmes augmentera, le thérapeute lui-même aura le sentiment que ses hypothèses initiales étaient fondées et sa foi dans sa théorie de référence augmentera. C’est ce que j’ai appelé le processus de conformation-confirmation. Le patient se conforme aux attentes du thérapeute, lesquelles sont fonction de la doctrine thérapeutique à laquelle celui-ci adhère. Et plus il s’y conforme, plus le thérapeute a le sentiment de voir sa doctrine validée. C’est notamment ce qui explique que les thérapeutes adhèrent fortement à leurs croyances thérapeutiques, c’est ce qui explique donc qu’il règne si souvent un certain sectarisme dans le champ des thérapies. Avoir conscience de ce phénomène prémunit le thérapeute contre la rigidité et le dogmatisme et lui permet de rester flexible et créatif.

Remarquons au passage qu’il n’y a rien  d’étonnant au fait que la pratique thérapeutique soit productrice d’artefacts. Si le thérapeute n’avait aucune sorte d’influence sur son patient, on voit mal en quoi la thérapie pourrait avoir la moindre efficacité (à moins de supposer l’intervention du Saint-Esprit). Pour qu’elle ait une efficacité, il faut forcément qu’il y ait influence, et, s’il y a influence, il y a inévitablement production d’artefact. La mirobolante conjonction entre le fait de faire science et le fait de favoriser la guérison que la psychanalyse freudienne avait cru pouvoir accomplir, conjonction qui a exercé sur les meilleurs esprits un incroyable pouvoir de fascination pendant près d’un siècle, repose donc sur une impossibilité pure et simple. Dans le champ psy, entre vouloir faire science et vouloir faire œuvre de guérison, il faut nécessairement choisir. (Le seul savoir qu’un thérapeute peut acquérir, c’est celui, empirique,  de ce qui, suffisamment souvent, peut s’avérer utile pour favoriser le changement).

C’est la raison pour laquelle aucune technique ne permet de retrouver de manière fiable l’origine des difficultés psychologiques d’une personne. On a cru pendant longtemps que l’hypnose était à même d’aider les patients à se ressouvenir de manière fiable de souvenirs qui auraient été supposément enfouis, « refoulés » dans leur inconscient en raison de leur contenu douloureux. On sait aujourd’hui que tel n’est pas le cas. Ce qui vient à l’esprit du sujet en hypnose peut avoir un statut de souvenir, autrement dit, peut se présenter comme un souvenir, mais on ne peut jamais avoir la certitude que ce souvenir est authentique. Ce peut être un mélange de souvenir et d’imagination dans toutes les proportions possibles. C’est ainsi que certains thérapeutes de la mouvance New Age utilisent l’hypnose pour aider leurs patients à retrouver des souvenirs de traumatismes vécus lors de (supposées) vies antérieures et leurs patients « retrouvent » effectivement de tels « souvenirs » à la suite de quoi il arrive qu’ils aillent nettement mieux. D’autres thérapeutes, aux Etats-Unis, utilisent l’hypnose pour aider leurs patients à retrouver l’origine de leurs troubles dans des souvenirs refoulés ou dissociés de leur enlèvement par des extra-terrestres. Et dans ce cas encore, nombre de patients s’en portent mieux. Doit-on croire pour autant que tel patient a vraiment été blessé par un Anglais pendant la Guerre de cent ans, alors qu’il combattait aux côtés de Jeanne d’Arc  ou que telle patiente a vraiment été violée par un humanoïde extra-terrestre de couleur verte à bord d’une soucoupe volante ? Il est évidemment permis d’en douter et nécessaire de reconnaître que l’hypnose favorise la production de faux souvenirs. Et elle le fait pour au moins cinq raisons.

La première est que les souvenirs que nous avons des événements que nous avons vécus ne sont jamais totalement fidèles à ces événements. Notre mémoire épisodique n’est pas reproductive, elle est reconstructive, ce qui signifie que les souvenirs sont sans cesses remaniés après-coup et évoluent au cours du temps.

D’autre part nous ne nous souvenons pas de la totalité de ce que nous avons vécu. Bien rares sont ceux qui pourraient dire ce qu’ils ont mangé tel mardi il y a six semaines ou quelles personnes ils ont été amenés à rencontrer ce jour-là (sauf, peut-être si ce jour était très particulier, un jour d’anniversaire, par exemple).

La troisième raison pour laquelle la remémoration en hypnose de souvenirs oubliés est sujette à caution tient dans le fait que les patients ont souvent des idées préconçues sur ce qu’il s’agit de se remémorer. Ils les expriment parfois très clairement lors de l’entretien initial : « J’ai un important surpoids et j’ai lu dans un magazine féminin un article qui disait que quand les femmes étaient en surpoids cela pouvait être dû au fait qu’elles avaient subi des abus sexuels pendant l’enfance et je voudrais que vous m’aidiez par l’hypnose à retrouver le souvenir des abus sexuels que j’aurais vécu ». Dans un tel contexte, il est assez probable que si le thérapeute est assez fou pour entreprendre cette recherche d’abus sexuels par l’hypnose, il mènera le patient à en trouver ou, plus probablement, à en créer. Et si tel est le cas, il est bien possible qu’après une telle « découverte » la patiente aille mieux (même si en fait elle n’a jamais vécu un tel abus), mais ce n’est nullement certain, elle peut même aller plus mal. Et même si elle va mieux, ce peut être au prix d’une grave détérioration de ses relations familiales et au prix d’accusations injustifiées de tel ou tel membre de sa famille. D’une manière générale les faux souvenirs créés en hypnothérapie, quand on recherche les causes enfouies des difficultés présentes, seront des faux souvenirs d’événements douloureux. En effet, comme les souvenirs recherchés doivent par construction être la cause de difficultés psychologiques actuelles, de souffrances qui motivent la demande thérapeutique, il ne peut logiquement s’agir que de souvenirs d’événements qui sont eux-mêmes douloureux : on imagine mal que le souvenir récupéré  puisse être du type « Je faisais des crêpes avec maman à la cuisine et c’était sympa ». Et dans les cas de figure où les patients viennent en thérapie sans avoir beaucoup d’idées préconçues sur les modalités du traitement, ce sera souvent le thérapeute qui suggèrera, volontairement ou involontairement, explicitement ou implicitement que les difficultés d’aujourd’hui peuvent être dues (ou même, sont sûrement dues) à des difficultés passées dont le souvenir conscient a disparu. Et comme même dans la vie de quelqu’un qui se porte comme un charme, il y a toujours eu des moments plus douloureux, il n’est pas étonnant que si l’on en cherche, l’on en trouvera, quitte à les amplifier un peu. Or, même si les souvenirs retrouvés sont authentiques, cela ne permet pas d’en conclure qu’ils sont forcément la cause des difficultés d’aujourd’hui qui motivent la venue en thérapie. Comme le faisait déjà remarquer Pierre Janet en 1919, « Bien des événements ont été pénibles dans la vie, ont laissé un souvenir plus ou moins émotionnant qui en réalité ne joue plus aucun rôle aujourd’hui. »  (Les thérapeutes qui, aujourd’hui donnent une importance primordiale à la recherche de traumas enfouis et qui se réfèrent volontiers à Janet semblent ne pas avoir lu ce genre de phrases).

Quatrièmement, pour des raisons qui tiennent à l’immaturité neurologique du cerveau, la mémoire épisodique n’est pas d’emblée opérationnelle chez l’être humain comme en témoigne le phénomène de l’amnésie infantile. Plus nous remontons dans le temps de notre histoire personnelle, plus les souvenirs seront rares et flous jusqu’au point où ils seront purement et simplement inexistants. Il est clair que si l’on encourage un patient à retrouver des souvenirs relatifs aux toutes premières années de sa vie, on l’encouragera inévitablement à créer des faux souvenirs ; et le contenu de ces faux souvenirs sera largement soumis à l’influence du thérapeute dans la mesure où, comme le disait Leon Festinger, quand un référent réel est vague et flou, on s’en remet davantage au référent social, c’est-à-dire à l’avis d’autrui. Il n’est malheureusement pas très difficile de favoriser, même involontairement,  la création d’un (faux) souvenir d’événement traumatique survenu à l’âge de dix ans, par exemple, c’est évidemment encore infiniment plus facile quand il s’agit d’évènements supposément survenus à l’âge de deux ans, voire dans la vie intra-utérine ou, bien sûr,  dans de supposées vies antérieures.

Une cinquième raison de la production si facile de faux souvenirs en hypnose tient au fait que l’hypnose atténue l’esprit critique et ainsi, libère, désinhibe l’imagination. Cela peut avoir des vertus hautement thérapeutiques, mais cela peut aussi favoriser la production de faux souvenirs. Cette diminution de l’esprit critique peut également expliquer pourquoi si souvent les sujets donnent très souvent une forte adhésion aux « souvenirs » qu’ils croient avoir retrouvés, même s’ils sont largement fictionnels. Le fait qu’ils soient retrouvés en hypnose tend à les rendre, malheureusement, subjectivement vrais. Ce n’est probablement pas trop grave s’il s’agit de faux souvenirs d’événements positifs, heureux, c’est en revanche nettement plus problématique lorsqu’il s’agit de faux souvenirs d’événements douloureux, qu’il s’agisse de traumas, sexuels ou non sexuels.

Ce qui est vrai pour l’hypnose, en matière de faux souvenirs, est également vrai pour les techniques dérivées de l’hypnose, comme l’association libre freudienne, ou pour des techniques que l’on peut qualifier de parahypnotiques comme l’EMDR ou la guided imagery. Concernant l’association libre freudienne, d’une part elle tend elle aussi à diminuer l’esprit critique du patient et d’autre part elle fonctionne en couple avec une  technique d’interprétation qui repose sur des présupposés discutables. Le plus problématique est celui qui pose que, moyennant la connaissance par l’analyste de supposés « mécanismes primaires de l’inconscient » et/ou de « mécanismes de défense » tels que la condensation, le déplacement, le renversement dans le contraire, la symbolisation et d’autres, il serait possible à l’analyste de récupérer le sens inconscient d’un rêve, d’un symptôme, d’un lapsus ou d’un acte manqué (et plus généralement de l’ensemble du comportement d’une personne). Or ces « mécanismes inconscients » ne sont rien d’autre que les opérations de transformation que la rhétorique a mis en évidence depuis l’Antiquité grecque et il est rigoureusement impossible, sur base de la connaissance de telles opérations de décoder quoi que ce soit. Comme le dit Tzvetan Todorov :

 « Une stratégie interprétative peut codifier soit son point d'arrivée (le sens à découvrir), soit le trajet qui relie texte de départ et texte d'arrivée : elle peut être soit "finaliste", soit "opérationnelle". Freud présente l'interprétation psychanalytique, en accord avec ses exigences scientifiques, comme une stratégie qui ne préjuge pas du sens final mais le découvre. Or, nous savons maintenant que les opérations interprétatives décrites par Freud sont, à la terminologie près, celles de tout symbolisme. Aucune contrainte opérationnelle particulière ne pèse sur l'interprétation psychanalytique; ce n'est donc pas la nature de ces opérations qui explique les résultats obtenus. Si la psychanalyse est réellement une stratégie particulière (ce que je crois), elle ne peut l'être au contraire que par la codification préalable des résultats à obtenir. La seule définition possible de l'interprétation psychanalytique sera : une interprétation qui découvre dans les objets analysés un contenu en accord avec la doctrine psychanalytique."

On peut illustrer ce que Todorov veut dire avec une comparaison : la connaissance des opérations de transformation que Freud appelle « processus primaires » ou « mécanismes de défense » peut être comparée à la connaissance, par un joueur d’échecs, du mouvement des différentes pièces sur l’échiquier : le fou en diagonale, la tour en horizontale ou verticale, etc. Dire que l’on peut interpréter des rêves ou des symptômes avec la connaissance des processus primaires reviendrait à dire que l’on pourrait, grâce à la connaissance des règles du mouvement des pièces, retracer le déroulement d’un partie d’échecs à partir, par exemple du quinzième ou du vingtième coup. C’est évidemment impossible et c’est exactement à ce même type d’impossibilité qu’est confrontée l’interprétation analytique.

Cette conclusion à laquelle aboutit Todorov en 1977 est à cet égard la même que celle à laquelle aboutissait déjà Pierre Janet en 1919 : « Le grand défaut de la psycho-analyse c’est qu’elle commence toujours une enquête à la recherche d’un souvenir traumatique avec la décision d’en trouver toujours un, à la façon de ces détectives qui de parti pris cherchent toujours le coupable dans la même direction. Ce qu’il y a de plus grave c’est que ces détectives finissent toujours par trouver un coupable là où ils le cherchent. C’est ce qui arrive également aux psycho-analystes : leurs méthodes leur permettent toujours de trouver ce qu’ils cherchent. » (Encore une phrase de Janet que les thérapeutes traumatomanes ne semblent pas avoir lue).

Cela signifie-t-il que les approches thérapeutiques qui cherchent à retrouver des souvenirs d’évènements douloureux seraient vouées à être inefficaces ? Non, bien sûr. A peu près toutes les formes de thérapie peuvent se prévaloir d’un certain nombre de succès thérapeutiques. Mais ces succès ne prouvent pas pour autant  la vérité, l’authenticité de ce qui aurait été « découvert ». On peut les comprendre comme résultant simplement d’effets de sens (de l’ordre de ce que l’on appelle, en thérapie brève, des « recadrages »). Un sorcier africain peut guérir un patient en faisant partir l’esprit mauvais qui s’était emparé de son corps. Cela ne prouve pas que sa maladie fût effectivement due à un esprit mauvais que l’on aurait fait partir. De même, un patient peut aller mieux après avoir pris une pilule de sucre présentée comme « médicament » (placébo). Il serait erroné d’en conclure que c’est le sucre contenu dans la pilule qui aurait été opérant.

L’une des raisons pour laquelle la thérapie brève a des chances d’être plus rapide que les thérapies interprétatives inspirées directement ou indirectement par Freud tient donc dans le fait qu’elle a fait son deuil de la possibilité de retracer à coup sûr l’origine des difficultés du patient. Elle ne va donc pas inviter celui-ci à parcourir longuement et interminablement les méandres de son enfance, elle ne va pas non plus l’inviter à associer pendant des séances entières sur des rêves. Elle pourra certes le faire occasionnellement si cela peut être utile, mais elle se centrera bien davantage sur le présent. 

En thérapie brève on considère donc 1) qu’il n’est pas possible de retracer l’origine des difficultés psychologiques, 2) que le fait de croire avoir retrouvé l’origine des difficultés est loin d’avoir toujours des effets thérapeutiques, et 3) qu’il sera toujours rigoureusement impossible d’établir un lien de causalité entre tel événement survenu il y a dix, vingt ou trente ans et les difficultés d’aujourd’hui. Concernant ce dernier point, on pourrait dire que la seule façon de pouvoir démontrer sérieusement qu’un évènement X survenu, par exemple, à l’âge de quatre ans est la cause des crises de boulimie actuelles serait de faire revivre toute sa vie à la patiente, sans l’évènement X, pour voir si elle devient ou non boulimique. Expérience évidemment impossible à réaliser, ce qui constitue une bonne raison pour cesser de trop se focaliser sur les questions d’étiologie en thérapie, et, plus généralement, pour libérer l’art de la thérapie d’un modèle médicaliste.

On peut d’ailleurs se demander si, à strictement parler, il est justifié de parler de « causes » dans le champ de la thérapie. Comme le faisait remarquer Wittgenstein, si une personne se fâche parce que l’on vient de l’insulter, faut-il dire que cette  insulte est « la cause » de sa colère ? Ou bien ne serait-ce pas plutôt   « le motif » de sa colère ? Un motif n’est pas une cause. Wittgenstein considérait qu’une cure psychanalytique qui se présente comme une recherche de causes était, en réalité, en grande partie, une négociation sur des motifs. Et le fait est que le sens que nous donnons à ce que nous vivons joue un rôle important dans notre ressenti. Epictète disait déjà que « ce ne sont pas les choses qui nous affectent, mais l’opinion qu’on en a », c’est-à-dire le sens qu’on leur donne. Attribuer tel ou tel motif à notre comportement et plus généralement à notre vécu fait partie de cette donation de sens. La thérapie brève procèdera bien sûr elle aussi à de telles attributions de sens. Comme le disait déjà Protagoras, au Vème siècle avant notre ère, « Celui qui pense sous l'effet d'un état pénible de son âme des choses tout aussi pénibles, on lui fait penser d'autres choses, des pensées que certains, par manque d'expérience, appellent vraies, mais que j'appelle, moi, meilleures que les autres, en rien plus vraies. »  Protagoras avait raison, en thérapie il ne s’agit pas de vérité.

On ne peut donc rien affirmer de certain concernant l’origine de nos difficultés psychologiques mais cela implique-t-il que nous ne puissions rien faire pour aider à les résoudre ?

Heureusement non, dans la mesure où nous pouvons aider le patient à créer du sens d’une manière qui lui permet d’aller mieux. Une manière de le faire est de considérer que ce qui importe le plus, c’est d’interrompre la façon dont les processus qui provoquent la  souffrance s’entretiennent, voire même, se renforcent.

A cet égard la notion de boucle de rétroaction est particulièrement utile. Il y a boucle de rétroaction quand une réalité A agit sur une réalité B et que celle-ci agit en retour sur A, soit en diminuant son activité (rétroaction négative) soit en l’augmentant (rétroaction positive).

On peut bien sûr considérer que les difficultés d’aujourd’hui sont dues à des évènements passés (qu’il sera toujours impossible de déterminer avec certitude), mais on peut voir ces évènements passés comme ce qui a enclenché des boucles de rétroaction qui se poursuivent aujourd’hui et qui maintiennent les difficultés. Par exemple, si un enfant a été surprotégé, cela peut lui avoir appris à éviter tout ce qui lui fait peur. Mais plus il évite ce qui lui fait peur, plus il valide les croyances qui sous-tendent sa peur (« C’est trop difficile, je ne vais pas y arriver ») et donc plus il renforce sa peur. Dans cette perspective, il n’est guère utile de s’étendre longuement sur le fait qu’il a (probablement ?) été surprotégé quand il était enfant, ce qui importe le plus c’est de l’aider à interrompre ses stratégies d’évitement qui continuent à entretenir sa peur dix vingt ou trente ans plus tard. Cela peut se faire notamment en lui proposant des tâches thérapeutiques et/ou en utilisant l’hypnose.

Autre exemple, on peut supposer que si tel patient a une désastreuse image de lui-même qui provoque nombre d’inhibitions dans sa vie, c’est parce qu’il a fait l’objet de nombreuses disqualifications de la part de son entourage quand il était enfant. C’est très plausible mais ce ne sera jamais absolument certain. En revanche, sans trop se préoccuper de cette origine supposée, le thérapeute peut aider ce patient à repérer ceux de ses comportements qui entretiennent cette mauvaise image de soi, comme, par exemple, ne pas oser donner son avis dans une  discussion de peur d’être critiqué, ne pas oser demander quelque chose à autrui de peur d’essuyer un refus (vécu comme un rejet), ne pas s’octroyer de sources de bien-être (par sentiment de ne pas les « mériter »), se dénigrer ou d’autres comportements encore, et surtout, il peut l’aider à les interrompre.

Rester fermement constructiviste revient à reconnaître que l’on ne peut pas affirmer catégoriquement que de telles boucles de rétroaction existent « réellement », mais revient à dire, simplement, que prendre les choses comme si elles procédaient par rétroaction constitue une manière de donner du sens qui peut fort souvent favoriser le changement. Et cette manière de donner du sens a l’avantage de ne pas obliger à passer des heures et des heures à « touiller » dans les méandres du passé lointain du patient en focalisant sans cesse sur tout ce qu’il a pu comporter de souffrance (et en risquant, par proférence, d’entretenir celle-ci par la même occasion).

L’approche en termes de boucles de rétroaction permet notamment  de fournir au patient une manière de comprendre les difficultés auxquelles il est confronté ; elle peut aussi lui fournir une  motivation à agir. L’une des grandes différences entre la thérapie brève et les thérapies interprétatives inspirées par le freudisme tient au fait que dans la perspective freudienne, l’action n’est qu’une conséquence de ce que nous vivons, de ce que nous pensons, consciemment ou inconsciemment. (Cela tient notamment au fait que le modèle théorique de Freud était fondé sur le modèle neurologique de l’arc réflexe). En thérapie brève, au contraire, (comme c’est aussi le cas en TCC), on estime que nos actes, nos comportements modulent en retour nos vécus et nos cognitions (conscientes ou inconscientes). C’est du reste ce que montrent nombre d’expériences de Psychologie sociale consacrées à ce que Kurt Lewin avait appelé « l’Effet de Gel ».

Autrement dit, en proposant au patient d’agir différemment, on lui donne le moyen d’apprendre à voir les choses différemment et à les ressentir différemment. L’action est un vecteur essentiel de changement : John  Weakland m’avait confié que s’il y avait bien une chose qu’il avait retenu de l’enseignement de Milton Erickson, c’était l’importance de faire agir le patient pour favoriser la résolution de ses problèmes.  

Un autre facteur de la brièveté de la thérapie brève tient à l’usage du langage. Dans les ouvrages de thérapie classique on trouve souvent de nombreuses pages de commentaires sur ce que le patient a dit, à tel ou tel moment de la thérapie, sur la signification inconsciente que ces propos révèlent sûrement, etc. On ne trouve presque jamais le détail de ce que le thérapeute a pu dire et encore moins comment il l’a dit. Pourtant, il y a des manières de dire les choses qui favorisent le changement, il y en a qui le défavorisent : pour ne citer que deux exemple, utiliser à bon escient le mécanisme linguistique de la présupposition et utiliser des métaphores thérapeutiques, c’est-à-dire utiliser la communication indirecte (indirection de forme et indirection  de contenu) favorise grandement le changement.  Bien communiquer, c’est ce à quoi Erickson nous a appris à être attentifs, que ce soit en hypnose ou en thérapie sans hypnose.

Il y a sans doute d’autres facteurs encore qui peuvent expliquer le fait que la thérapie brève puisse être brève, nous nous en tiendrons ici à ceux qui viennent d’être brièvement évoqués : en thérapie brève on peut faire l’économie du passé et rester centré sur le présent, on reconnaît pleinement le rôle de la suggestion (plutôt que de le dénier) et on essaye de l’utiliser (dans le respect du patient), ), on conserve souplesse et flexibilité sans être piégé par la quête de la vérité, on favorise le recours à l’action comme vecteur de changement et on utilise toutes les ressources de ce que Watzlawick appelait « le langage du changement ». Moyennant quoi, oui,  les choses peuvent aller relativement vite, même si, hélas, ce n’est pas toujours le cas.

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