Quelques brèves notes pour une écosophie

Comment s'orienter dans l'existence ? Comment mener sa vie ? Ces questions sont d'autant plus importantes pour nous que nous vivons en un temps où les repères (fournis par les idéologies religieuses, morales, politiques…) sont devenus bien problématiques.

Sagesse et philosophie

Historiquement, la réponse à ses questions a longtemps relevé de la religion et des mythes, puis, dans l'antiquité gréco-romaine, de la philosophie. Celle-ci, contrairement à une opinion répandue, n'avait pas pour but premier la connaissance, la vérité. Si le savoir avait quelque importance, la fin essentielle était la transformation de soi : parvenir à un état différent, atteindre la sagesse. Et la philosophie proposait nombre de moyens pratiques, variables selon les écoles, mais souvent fort semblables, pour y parvenir concrètement. Avec l'essor du christianisme, la conception gréco-romaine de la sagesse se retrouva intimement mêlée aux voies de salut chrétiennes, et la philosophie en tant que telle finit par se voir confier un statut subordonné, celui de fournir des arguments rationnels à l'appui des dogmes. Au cours du Moyen-Âge, la philosophie devint ainsi " la servante de la théologie ". Quand progressivement elle se libéra de sa tutelle religieuse, elle resta marquée par cette transformation : elle devint pour l'essentiel une entreprise exclusivement théorique, et même si chez certains penseurs sa vocation première persista, elle consista de plus en plus dans l'activité intellectuelle des professeurs de philosophie. La philosophie telle qu'elle fonctionne effectivement depuis plusieurs siècles n'a donc, sauf exceptions, plus grand chose à voir avec son étymologie (" l'amour de la sagesse ").

Les discours psy

Bien sûr nombreux seront ceux qui considèreront que la sagesse des Anciens n'a plus guère de pertinence aujourd'hui dans la mesure où, pensent-ils, le discours psychanalytique et plus généralement les discours psy sont à même de nous fournir - et sur une base scientifique plus sérieuse - les repères nous permettant de nous y retrouver quant à ce qui est sain ou au contraire pathologique. Cette conviction assez largement partagée s'avère pourtant bien problématique pour diverses raisons. La première est assez évidente : il suffit de relever à quel point les assertions des divers discours psy, même au sein d'un même courant - le courant psychanalytique, par exemple, (avec ses différentes écoles freudiennes, néo-freudiennes, kleiniennes, lacaniennes…) - peuvent être contradictoires entre elles. Cela devrait déjà nous mettre la puce à l'oreille : si les divers discours psy proposent des conceptions aussi divergentes, c'est qu'ils n'ont guère le caractère de scientificité qu'ils prétendent, explicitement ou implicitement, posséder. Une deuxième raison étroitement liée à la première tient aux conditions de production des discours psy. Au cours des séances d'une psychothérapie, le discours du patient est largement déterminé par les attentes explicites ou implicites du thérapeute. Que celui-ci le veuille ou non, il réagira en fonction de ce que sa théorie de référence (kleinienne, lacanienne, transactionnaliste, bioénergéticienne, béhavioriste…) lui a appris à reconnaître et à considérer comme important. Le patient se mettra à parler davantage de ce qu'il suppose que le thérapeute voudrait qu'il parle. Et comme assez fréquemment l'objet du discours concernera des réalités relativement floues et ambiguës (le sens d'un rêve, d'un fantasme, d'un lapsus ou d'un symptôme, de tel ou tel souvenir de la toute première enfance, de tel ou tel comportement, de telle ou telle sensation physique bizarre…) dont le sens n'est guère évident (pour autant que toutes ces réalités aient effectivement un sens), le patient sera amené à adhérer aux propositions de sens offertes par le thérapeute (supposé être expert en ces matières). Le phénomène est d'autant plus inévitable que plus une réalité est vague, floue et ambiguë, plus nous avons tendance à nous en remettre à l'avis d'autrui pour lui donner du sens. Que le thérapeute le veuille ou non, et même s'il s'efforce de ne pas influencer, en thérapie le patient aura toujours tendance à se conformer dans une certaine mesure à ses attentes (dictées par la théorie de référence). Il en résulte que le thérapeute aura régulièrement l'occasion de voir ses croyances théoriques confirmées par l'expérience thérapeutique, sans s'aviser de la part qu'il a lui-même prise dans leur production. Ce phénomène de conformation-confirmation fait partie des prédictions autoréalisantes largement à l'œuvre chaque fois que, dans une interaction suffisamment forte, un discours a pour référent son propre destinataire (ou certains aspects de celui-ci, par exemple son vécu, son comportement). Il est, somme toute très proche de ce que l'on appelle l'effet placebo ou de l'effet Pygmalion mis en évidence par Rosenthal. Bien d'autres raisons qu'il serait trop long de détailler ici empêchent radicalement les discours psy de pouvoir prétendre à une scientificité. Ils constituent donc des discours qui sous des apparences descriptives-explicatives d'allure plus ou moins scientifique, véhiculent, chacun à leur façon, une certaine conception de l'homme, une certaine conception de la santé et de la maladie sur le plan moral. Il s'agit donc de discours qui, de manière occulte, véhiculent une morale implicite. À cet égard, ils ne sont guère différents des discours de l'économie, qui sous les apparences d'une science rigoureuse et objective, véhiculent des valeurs morales et politiques dont les princes qui nous gouvernent se font volontiers les porte-parole pour imposer leur politique comme si celle-ci était la seule possible " compte tenu des réalités économiques objectives ". Il en résulte que la réalité socio-économique se voit effectivement modelée par ces politiques sur un mode qui semble confirmer les théories économiques qui les inspire : conformation et confirmation.

Effets de boucle et aval

Les considérations qui précèdent invitent donc à donner une importance capitale aux effets de boucle. La " vérité " n'est pas le critère pertinent pour étudier les discours des sciences humaines. Il s'agit bien plutôt d'être attentif à leurs effets, à leur aval : quelle création de réalité ces discours (psy, économiques…) et les pratiques qui y sont liées favorisent-ils ? Quel est leur aval ? Dans quelle mesure pouvons-nous (chacun de nous) estimer que ces effets sont satisfaisants ou au contraire insatisfaisants concernant notre rapport à nous-mêmes, à autrui et au monde ? Ainsi, il est frappant de constater que le discours psy dominant, tend à rabattre les difficultés de vie sur les aléas de l'histoire individuelle du patient : par exemple ce qui s'est passé dans son enfance, la manière dont se sont déroulées ses relations à son père, sa mère, sa fratrie, etc. Ces aspects ne sont certes pas sans importance pour comprendre les difficultés de vie. Mais l'accent quasi exclusif porté sur eux résulte d'une conception marquée du sceau du mythe de l'individu qui constitue sans doute le mythe fondamental de notre culture, et contribue, en occultant tous les déterminants socio-économiques et culturels de ces difficultés, à les dépolitiser totalement. Occasion de relever que la société d'individus dans laquelle nous vivons (la société démocratique marchande) et la psychologie comme théorie et comme pratique se sont inventées ensemble et se renforcent mutuellement. Les discours et les pratiques psy contribuent donc à faire de notre société une société d'individus séparés, chacun isolé dans sa petite monade individuelle. On peut certes s'en féliciter et trouver cela très bien, mais on peut aussi considérer que ce n'est pas là le genre d'effets le plus souhaitable pour le vivre-ensemble des hommes.

L'impensé de la psychologie

La psychologie s'est élaborée à partir du 19ème siècle dans une large mesure sur base de tout un ensemble conceptuel légué par la philosophie elle-même fortement marquée par les catégories de pensée élaborées dans l'Antiquité (particulièrement par Platon, Aristote, le stoïcisme…). Ces catégories de pensée ont peu été interrogées par la psychologie qui les a souvent repris tels quels. C'est ainsi par exemple que la notion d'inconscient dont on crédite Freud de la " découverte ", ne se soutient que sur base d'une évidence non interrogée, la " volonté " : est réputé inconscient ce qui se fait à l'insu de la volonté consciente (et dans la conception classique la volonté ne peut être que consciente dans la mesure ou elle suppose une choix opéré par délibération entre plusieurs alternatives). Quoi de plus évident que la notion de volonté, dira-t-on ? Il n'est pas sans intérêt de relever que, selon François Jullien, rien, dans la tradition chinoise ne correspond à la notion occidentale de " volonté ". Le concept y est inexistant, il n'y a même pas de mot pour traduire ce que nous, Occidentaux héritiers des Grecs, entendons par là. Il a fallu qu'au 19ème siècle les Chinois fabriquent un néologisme pour traduire cette notion dans leur langue. Il va de soi que si la " volonté " est dès lors une construction culturelle propre à l'Occident, le concept complémentaire d'inconscient et la dichotomie entre les deux ne vont pas sans poser problème. Raison supplémentaire pour se méfier de l'évidence des discours psy et s'interroger sur la nature des conceptions implicites qu'ils véhiculent.

Retour aux traditions de sagesse

Ni la philosophie contemporaine, ni les discours psy ne s'avèrent donc satisfaisants pour réfléchir à une sagesse de vie pratique favorisant suffisamment le vivre ensemble des hommes. C'est la raison pour laquelle il paraît opportun d'en revenir à l'étude des traditions de sagesse tant occidentales qu'orientales pour élaborer des propositions de sagesse pertinentes pour notre temps. À mon sens cette étude devrait s'effectuer en tenant compte d'un certain nombre de contitions ou critères dont quelques uns seraient :


- une évaluation de ce qui paraît poser problème aujourd'hui. On ne peut certes pas envisager un constat qui ferait consensus en la matière. Pour ma part, je relèverais notamment comme problématique une conception trop exclusivement acquisitive du bonheur (être heureux par la possession de biens, par la consommation), une valorisation excessive du devoir-être ("réussir dans la vie"), une valorisation excessive du faire et de la notion de mérite qui y est liée (il faut faire, accomplir, réaliser, travailler dur pour être en droit de valoir), une conception du bonheur excessivement individualiste qui aboutit à la destruction des liens sociaux, et une conception exploitative de la nature qui aboutit à la détruire.

- favoriser une relation non-violente à soi : d'abord parce que c'est la condition d'une vie relativement heureuse (plus je me maltraite, plus j'en souffrirai) et ensuite parce que si je suis violent vis à vis de moi-même, je le serai inévitablement vis à vis d'autrui. Cette non-violence vis à vis de soi passe par l'affaiblissement de l'ego (ce que je voudrais être, ce que j'ai peur de ne pas être suffisamment…), thème sur lequel à peu près toutes les traditions de sagesse tant occidentales qu'orientales semblent d'accord. Elle passe aussi par le fait de pouvoir se donner suffisamment de plaisir (et de préférence des plaisirs partagés), thème sur lequel toutes les traditions de sagesse ne sont pas unanimes, nombre d'entre elles ayant tendance, dans une perspective religieuse à dévaloriser le corps compris comme la prison de l'âme.


- tirer les leçons des effets souvent problématiques entraînés par certaines traditions de sagesse. Ainsi, on peut se demander dans quelle mesure certains aspects du stoïcisme n'ont pas contribués à une conception de l'individu-citadelle qui marque notre société individualiste contemporaine. Il en va de même pour le message de Jésus de Nazareth : il s'est retrouvé déformé, en partie sous l'influence du néo-platonisme, dans des conceptions moralisantes et eschatologiques qui lui étaient plus que probablement relativement étrangères au départ et qui ont donné lieu à deux millénaires de dévalorisation du corps et du plaisir en occident ainsi également qu'à l'individualisme exacerbé promus par la Réforme et de la Contre-réforme.


- mettre l'accent sur les phénomènes d'interaction et de boucle que l'écologie nous a appris à reconnaître dans l'étude des écosystèmes naturels. Ces boucles concernent tant notre rapport à nous même, à autrui, aux objets techniques et aux concepts théoriques qu'à la nature Cette conception gagnerait sans doute à être rapprochée de certains aspects de la tradition chinoise, taoïste en particulier, dans laquelle les notions d'unité des contraires, d'engendrement mutuels de l'un par l'autre (yin et yang) sont essentielles. C'est une des raisons pour laquelle une sagesse pratique pour notre temps ne peut à mes yeux se concevoir comme une sagesse de l'individu, une " monadosophie ", mais comme une " écosophie ", terme utilisé par le psychiatre français Félix Guattari, le philosophe norvégien Arne Naess et d'autres.


Thierry Melchior

C'est dans la perspective ébauchée par ces idées que s'est élaboré le livre
100 mots pour ne pas aller de mal en psy,
Éd. Les Empêcheurs de penser en rond / Le Seuil, Août 2003.


On trouvera d'autres notions qui y sont développées dans l'article en ligne consacré à la dépression, dans celui qui analyse la problématique du trauma et dans celui traitant des objectifs négatifs et anti-modèles

 

 

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