L'inconscient existe-t-il ?
(Les opérateurs métonymiques)

Ce texte a été publié dans le numéro 38 de Métaphores (septembre 1996), bulletin de l'Institut Milton H. Erickson de Belgique. Il a été republié dans le Guide du Mieux-être .
Thierry Melchior,
psychologue, philosophe,
Service de Santé Mentale de l'Université Libre de Bruxelles
et Institut Milton H. Erickson de Belgique


Après les travaux de Freud, de Jung et de bien d'autres, cette question peut difficilement éviter d'apparaître quelque peu provocante : " l'inconscient " est une réalité largement admise dans la culture psy de notre époque, même si sa définition, sa nature, ses caractéristiques, font l'objet de désaccords considérables d'un auteur à l'autre. L'inconscient de Freud (encore faudrait-il préciser dans quels textes) n'est pas celui de Mélanie Klein, de Lacan ou de... Milton Erickson.

Dans le cadre du modèle communicationnel de l'hypnose que nous tentons d'élaborer, il s'agit de mettre entre parenthèse ce que nous croyons savoir de telle ou telle réalité, pour se focaliser sur les usages communicationnels effectifs qui en sont faits. Plus précisément, la question à laquelle il s'agira ici d'essayer de répondre sera : comment " l'inconscient " fonctionne-t-il, d'un point de vue communicationnel, en hypnothérapie ?

Partons de la constatation suivante : le comportement d'un sujet en transe est supposé se produire de lui-même, sans intervention de la volonté consciente. Ainsi, lors d'une lévitation du bras, on ne dira pas que " le sujet lève son bras " , mais que " son bras se lève ". Que cette action reste, " en réalité ", volontaire ou non est indécidable. L'important est qu'elle soit vécue comme telle , tant par l'hypnotiste que par le sujet, dans le consensus hypnotique .

Dès lors que ce n'est plus le sujet officiel habituel le moi conscient doué de volonté) qui est (supposé être) l'auteur des comportements manifestés pendant la transe, ils peuvent être considérés comme étant sans auteur, c'est à dire " spontanés ". La catégorie de l'action, toutefois, fonctionne habituellement conjointement avec celle d'" auteur ", de " sujet " de l'action considérée. Il est donc naturel qu'en transe, les actions, ou de manière plus générale les comportements (au sens large : overt et covert behaviors ) se voient attribuer un sujet, un auteur.

Les comportements de transe du sujet seront donc supposés avoir pour auteur un sujet à la fois identique et distincts de lui, généralement compris comme une partie de lui.

La métonymie (sans entrer dans les subtilités de ce qui la distingue de la synecdoque) est la figure de rhétorique dans laquelle la partie est prise pour le tout ou inversement. Le sujet dont nous parlons est donc une métonymie du sujet global. Ce sujet métonymique est susceptible de recevoir différentes appellations : " esprit inconscient ", " moi profond ", " esprit intérieur ", " Ego state " , etc.

Que spontanément de telles " entités " existent ou non n'est probablement pas le plus important, d'autant que cette question est du genre de celles qui resteront longtemps insolubles. L'essentiel est de reconnaître d'une part que, dès lors que des comportements n'ont plus comme sujet le moi conscient-volontaire habituel, une sorte de vide du pouvoir se crée, qui appellent un sujet, un auteur, pour le remplacer ; et d'autre part, en le prenant comme nouvel interlocuteur, l'hypnotiste contribue inévitablement à le faire exister.

Ce sujet métonymique va, classiquement, se voir attribuer la capacité de développer tous les comportements et phénomènes rendus possibles par la transe hypnotique ou encore la production de symptômes.

D'un point de vue thérapeutique son utilité est indéniable : ce nouveau sujet n'étant pas soumis aux limitations inhérentes au sujet ordinaire (moi officiel conscient-volontaire), l'individu va pouvoir transcender celles-ci. Dans le contexte de l' " interrogation de l'inconscient " avec réponses par signaling idéo-moteur , soit par écriture automatique, soit par réponses verbales, l'individu va pouvoir répondre d'une manière qui l'affranchit du fardeau de la responsabilité attachée à son moi ordinaire.

Ce n'est plus l'individu qui répond, mais " son inconscient " ou son " moi profond " ou un de ses " états du moi " (Ego state) . De la sorte l'individu va pouvoir se permettre de ressentir, d'imaginer, de se souvenir, d'évaluer, de choisir, de décider, beaucoup plus librement que s'il devait en porter directement la responsabilité. L'utilisation des sujets métonymiques s'inscrit ainsi dans la stratégie de déresponsabilisation transitoire opérée par l'hypnose.

L'utilisation hypnotique des sujets métonymiques permettant de ménager la responsabilité et le narcissisme du patient suggère un rapprochement avec d'autres opérateurs communicationnels qui à première vue n'ont pas beaucoup de rapports. Nous pensons particulièrement à " la famille " ou au " couple " tels qu'ils fonctionnent en thérapie familiale ou de couple (" le corps ", dans les thérapies à médiation corporelle peut aussi jouer ce rôle). L'inconscient est une partie de l'individu , l'individu est une partie de la famille (ou du couple). Attribuer un comportement à l'inconscient revient, nous l'avons vu, à délester partiellement l'individu de la responsabilité de ce comportement. La famille ou le couple permettent de faire exactement la même chose. En voici un exemple emprunté à une thérapie de Carl Whitaker. Lors d'une séance de thérapie familiale, il dit, à propos de l'absence d'un des membres à la séance : " Mon opinion c'est que Don n'agit pas seulement en son nom mais que par un processus inconscient extrêmement complexe, il a été choisi par la famille pour être celui qui resterait à la maison. De cette façon, la famille n'aurait pas à affronter la séance... " (Napier et Whitaker, Le Creuset familial , Laffont, Paris, 1978). Il est clair que, de la sorte, Don se voit délesté du poids de la responsabilité de son choix. Ce choix est à présent attribué à un troisième terme, la " famille ", c'est-à-dire à tout le monde en général et donc à personne en particulier.

La " famille " est sans doute quelque chose qui existe. L'" inconscient " aussi. (Le corps, davantage encore.) Mais qu'ils existent ou non, à un degré ou à un autre, l'important est qu'on peut les proférer, les faire exister dans la communication, et les faire fonctionner comme des opérateurs de recadrage permettant d'opérer une dissociation (au sens hypnotique). On peut ainsi ré-attribuer la source de l'action à ces sujets métonymiques internes-externes et par là modifier considérablement le sens des comportements visés, exactement comme le fait l'hypnose.

La question n'est donc peut-être pas tellement : est-ce que tel ou tel problème est individuel, de couple ou familial (ou institutionnel) ? Elle devient plutôt : stratégiquement, quel opérateur métonymique sera-t-il le plus approprié pour recadrer quoi et comment ?

 

Les idées exposées dans cet article sont développées dans Créer le réel, hypnose et thérapie , Le Seuil, 1998.
On y trouvera également une analyse des différentes fonctions de l'inconscient (et d'autres sujets métonymiques) comme opérateurs thérapeutiques

Pour ceux que la perspective nouvelle développée dans ce texte intéresse, il a fait l'objet d'un commentaire et d'un approfondissement par François Roustang dans le chapitre " L'hypnose est communication " (in Hypnose, language et communication , sous la direction de Didier Michaux, Editions Imago, 1998 )

 

 

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