Se non è vero...
L'approche communicationnelle et générative

Cet article a été publié dans CH-Hypnose, revue suisse des Sociétés d'hypnose,octobre 1998, vol. VIII, No 3 (tous droits réservés)

Thierry Melchior,
psychologue, philosophe,
Service de Santé Mentale de l'Université Libre de Bruxelles
et Institut Milton H. Erickson de Belgique

1. Le champ des thérapies : état des lieux

Chacun sait à quel point le champ des thérapies psy est morcelé, divisé en courants, écoles et sous-écoles. Selon certaines estimations, il y aurait des centaines de théories (et donc de pratiques) thérapeutiques différentes, rien qu'en Occident (chiffre qui augmenterait encore sensiblement si l'on prenait en compte les pratiques thérapeutiques « exotiques »).
Les adeptes d'une école de thérapie donnée manifestent fréquemment une adhésion intense aux thèses de cette école, et manifestent souvent indifférence voire mépris à l'égard des écoles rivales. Cela peut-être vrai même au sein d'un courant comme la psychanalyse. Que l'on songe par exemple au mépris dont un Lacan accable les courants analytiques anglo-saxons.
Comment une telle situation est-elle possible ? Il est clair en effet que toutes les théories, extrêmement diverses (et souvent contradictoires entre elles) des différentes écoles ne peuvent être vraies ensemble : soit l'inconscient est structuré comme un langage, soit il est un vaste réservoir de pulsions, soit il est peuplé d'archétypes, soit il contient des cartes cognitives, soit il est un vaste réservoir de ressources, soit il n'existe pas, soit... mais il ne peut être tout cela en même temps. De même, soit les troubles obsessifs-compulsifs sont liés à une fixation au stade sadique-anal, soit ils résultent d'apprentissages défectueux, soit ils sont dus à des distorsions cognitives, soit à l'action perturbatrice d'un état du Moi, soit....
Or, si les praticiens d'une école particulière (et de celle-là seulement) étaient dans le vrai, comment se ferait-il que les autres ne finissent pas par s'aperçoivent pas de leur erreur ?
La réponse à cette question mène à reconnaître que si les divers tenants de telle ou telle école adhèrent si fortement à leurs thèses, cela tient vraisemblablement à plusieurs raisons, extrêmement importantes pour la compréhension des psychothérapies.
Tour d'abord, le fait est qu'ils trouvent régulièrement ( ou suffisamment souvent) confirmation de leurs théories dans la pratique qui est la leur. Un lacanien pourra vous donner maints exemples du jeu des chaînes signifiantes dans ses cures, un kleinien vous fournira abondance d'exemples d'introjection du mauvais sein, un jungien vous montrera quantité de situations dominées par le jeu de tel ou tel archétype, un Gestalt-thérapeute vous expliquera comment il a affaire à des Gestalten non terminées, un analyste transactionnel vous démontrera à quel point les rapports des états du Moi comme le Parent critique et l'Enfant rebelle sont déterminants en relation avec tel ou tel scénario de vie...
On doit bien en conclure que, d'une manière ou d'une autre, ils contribuent à produire, à travers le comportement verbal et non-verbal qui est le leur, les réalités qu'ils observent. Ce qui revient à reconnaître que les théories thérapeutiques, loin de se borner à décrire, à expliquer, à rendre compte de ce qui se passe pour le patient, contribuent à susciter l'émergence de telles réalités.
Ceci n'a rien d'étonnant, à la réflexion, si l'on admet qu'il est impossible à un thérapeute (ou à quiconque) d'être neutre. « On ne peut pas ne pas communiquer », comme l'énonce l'Ecole de Palo Alto, et les messages que le thérapeute envoie, consciemment ou inconsciemment, volontairement ou involontairement, explicitement ou implicitement, ne vont pas rester sans effets sur les thèmes que le patient aborde, sur l'importance qu'il va leur accorder, le sens qu'il va leur donner, en relation avec les difficultés pour lesquelles il consulte ni par conséquent sur les attitudes et comportements qu'il va adopter.
Un autre facteur favorise également ce processus. En effet, les réalités évoquées en thérapie sont très fréquemment des réalités floues et ambiguës : que signifie tel rêve ? Que s'est-il réellement passé pour le patient dans sa relation à sa mère quand il avait trois ans ? Quel sens accorder à tel lapsus ? Comment interpréter le fait qu'il soit davantage attiré par les grandes blondes que par les petites brunes ? Quel rôle attribuer à sa manie de l'ordre et de la propreté ? A quoi est dû son goût des situations à risque ? Comment comprendre ses fantasmes masochistes ? Dans quelle mesure met-il en œuvre tel comportement dans tel but plutôt que dans tel autre ? A quel point ne trouve-t-il pas son compte « quelque part » à ses symptômes ? Quelle est la signification de telle sensation particulière qu'il éprouve souvent au niveau de la gorge ? Quelle peut être la fonction de son symptôme dans le fonctionnement de son système familial ? Dans quelle mesure remet-il en jeu une problématique qui se jouait déjà au niveau des grands-parents ? Quels sont les mythes organisateurs constitutifs du couple qu'il forme avec son conjoint ? Quelle est la part de « résistance » ou de « maintien de l'homéostasie du système » dans ses propos et comportements ? Dans quelle mesure l'amélioration de son état ne serait-elle pas qu'une fuite dans la guérison ?...
Nous sommes là dans l'univers des réalités floues et ambiguës, dans un univers peuplé de taches d'encre à la Rorschach, pourrait-on dire. Or, la psychologie sociale nous apprend que plus floue et ambiguë est une réalité, plus nombreuses seront les façons d'y donner sens, et surtout plus dépendante sera la personne de l'avis d'autrui en la matière. Il s'agit d'un domaine où l'on est particulièrement tenté de demander aux autres « Dis-moi, qu'est-ce que tu en penses ? » Pour reprendre les termes de Léon Festinger, moins le référent réel est clair, plus on éprouve le besoin de s'en remettre au référent social, c'est à dire à l'opinion des autres.
Que le thérapeute le veuille ou non, le flou et l'ambigu favorisent hautement l'influençabilité du patient. On peut même faire l'hypothèse que c'est par une sorte de sélection naturelle des domaines où l'influençabilité est maximale, que les divers courants thérapeutiques en sont venus, sans s'en aviser, à privilégier le travail sur ce type de réalités.
Simultanément, le fait que les réalités en jeu en thérapie soient fréquemment floues et ambiguës permet de comprendre le consensus élevé qui règne au sein des diverses écoles de thérapie. En effet, le principe de Festinger évoqué plus haut ne vaut pas que pour les patients : dans ces domaines mal assurés, les thérapeutes tendent eux aussi à fuir l'incertitude en s'en remettant à l'avis de leur pairs. Ils auront tendance ensuite à se garder contre toute réactivation de l'incertitude en adoptant des oeillères théoriques susceptibles de les protéger efficacement des influences perturbatrices externes.
Tout ceci n'est pas sans évoquer la situation qui prévaut dans le domaine religieux. On n'a pas tort, à cet égard, de parler de « chapelles » ou de « sectes » thérapeutiques : les réalités en jeu dans la religion sont, elles aussi, floues et ambiguës et mettent en jeu les mêmes mécanismes.

2. Pragmatique et vérité

On peut tirer de ce qui précède deux sortes de conclusions. Une première version, que j'appellerai la version « faible » reviendrait à dire : « En effet, les théories thérapeutiques sont diverses, mais au fond, chacune contient probablement une part de la vérité, sans pouvoir prétendre la détenir totalement, après tout les théories ne sont jamais que des modèles en partie imparfaits, et l'essentiel est que chaque thérapeute trouve celle qui lui convient le mieux et apprenne à être tolérant vis-à-vis des autres. Et d'autre part, comme certains types de thérapie peuvent mieux convenir à tel ou tel patient (ou à tel ou tel type de problèmes) l'important est aussi que le patient puisse être référé vers le type de thérapie susceptible de lui convenir le mieux. Finalement ce qui compte, c'est que le patient puisse trouver le résultat qu'il recherche ».
Cette version faible qui revient à pratiquer une forme d'oecuménisme thérapeutique dans un climat doucement relativiste est sans doute préférable au sectarisme et à l'intolérance. On ne peut pourtant pas dire qu'elle mène bien loin.
Une autre voie est possible qui revient à prendre plus radicalement en compte le constat auquel nous étions parvenus, à savoir que les thérapeutes contribuent à produire, en fonction de leurs croyances théoriques de référence, les réalités qu'ils observent. Nous pensons en effet qu'une telle prise en compte est cruciale pour la compréhension de ce qui est en jeu en psychothérapie. C'est pourquoi, à la version « faible », relativiste-oecuméniste, nous préférons une version « forte » que nous qualifierons de générative et communicationnelle.
Dans cette perspective, l'important réside dans les phénomènes d'autoréalisation de la prédiction ou de la description (self-fulfilling prophecies du sociologue Merton), d'Effet Pygmalion (ou Effet Rosenthal) qui, constamment à l'œuvre dans la relation thérapeutique (comme dans toute relation humaine, d'ailleurs), imposent de prêter attention à la manière dont se génèrent les réalités nouvelles, les significations nouvelles, bien plus qu'à leur éventuelle valeur de vérité. La vérité, que ce soit celle « trouvée », « découverte » dans la thérapie de telle patient en particulier (concernant les causes, l'origine, le sens inconscient ou la fonction réelle de ses troubles), ou que ce soit celle des multiples « explications » plus générales proposées par les diverses écoles, devient quelque chose d'inessentiel, et ce d'autant qu'elle restera le plus souvent totalement indémontrable. A supposer même, en effet, qu'un patient aille nettement mieux après qu'avec l'aide du thérapeute il ait « découvert » l'origine, le sens ou la fonction de ses symptômes, cela ne saurait témoigner en rien de la vérité de ce qui est ainsi élaboré. Que l'on songe simplement au fait que bien des patients peuvent aller mieux après que l'on ait découvert que dans une « vie antérieure » ils avaient vécu tel ou tel événement : cela ne saurait évidemment suffire à attester de l'existence des vies antérieures. De même d'autres thérapeutes s'attachent à identifier l ‘ « esprit du défunt » qui les squatte et cause leurs symptômes. Ce n'est évidemment pas parce qu'après avoir fait partir cet « esprit » le patient va mieux, qu'un tel esprit devait nécessairement être l'agent causal des troubles concernés. De la même façon, dans un registre plus sérieux, le fait que le patient ait « découvert » avec l'aide du thérapeute que ses troubles étaient dus à - son attachement oedipien à sa mère, - la prégnance de tel ou tel archétype ou la mise en jeu de son anima, - la manière dont il reproduit la problématique de ses grands-parents dans sa famille, - la façon dont un de ses états du moi tente de maîtriser un traumatisme passé, - etc. (barrer les mentions inutiles), ce fait, donc, ne saurait nullement justifier qu'une telle explication était vraie. Le croire reviendrait à commettre la faute de raisonnement « post hoc propter hoc » (après cela, à cause de cela). Le croire reviendrait aussi à penser que le langage ne fonctionnerait jamais que selon sa fonction référentielle, et ne serait susceptible d'aucun effet particulier sur les interlocuteurs sans égards pour celle-ci. Nous savons que de toute évidence tel n'est pas le cas, toute la pragmatique de la communication est là pour en attester.
Il est donc possible de réinterpréter les choses dans une optique constructiviste s'accordant beaucoup mieux avec l'expérience. Quand un patient va mieux après qu'il ait « pris conscience », avec l'aide de son thérapeute, de l'origine, du sens ou de la fonction X de son symptôme, tout ce que l'on peut dire c'est qu'il a participé à une dramaturgie dans laquelle tout se passe comme si X était l'origine, le sens ou la fonction de son symptôme, sans que personne ne puisse jamais savoir si cela est vrai, dramaturgie produisant des effets de recadrages l'amenant à attribuer des significations nouvelles, différentes, à ses troubles, et par là susceptible d'en altérer le cours.
Il en découle que la vérité des mises en relation, des significations attribuées, n'est pas essentielle : ce qui importe c'est que les recadrages effectués favorisent des significations qui aident, qui soutiennent, qui renforcent, qui ouvrent davantage de possibles.
Or, dans une thérapie fonctionnant essentiellement sous le primat de la recherche de la vérité, focalisée sur la recherche de la « prise de conscience », tel ne sera pas toujours le cas, loin s'en faut : à trop rechercher les causes, les origines, les sens inconscients ou les fonctions systémiques de ce qui ne va pas, on risque d'encourager le patient à macérer dans le négatif et le douloureux, l'empêchant d'en sortir, et l'on risque de rendre le problème plus insoluble encore en l'insérant dans un réseau de causalités, de significations, de liens qui l'arriment davantage encore à tous les aspects de sa vie.
Il y a donc lieu de faire, dans une très large mesure, son deuil de la vérité, non seulement dans telle ou telle thérapie, mais dans l'évaluation des discours théoriques et des pratiques effectives des écoles de thérapies. La seule chance qui nous soit offerte de dépasser le morcellement et la division du champ thérapeutique est de penser leur diversité moyennant la réduction aléthique (du grec aletheia , vérité) c'est-à-dire moyennant une mise entre parenthèse de leur valeur de vérité, au profit d'une évaluation du type d'effets pragmatiques qu'elles engendrent.
Ainsi par exemple une question du genre « L'inconscient est-il plutôt tel que le décrit Freud ou plutôt celui de Mélanie Klein, celui de Jung ou celui de Milton Erickson » pourra voir sa formulation modifiée en : « Quels types d'effets seront-ils produits au niveau de la pragmatique de la communication par la croyance, de la part du thérapeute, à l'une ou l'autre de ces versions de l'inconscient ? »
Croire que l'inconscient est une espèce d'ennemi de l'intérieur, par exemple, bouillonnant de pulsions sauvages, ne produira pas les mêmes effets que la croyance selon laquelle il constitue un vaste réservoir de ressources et d'apprentissages ou une force qui aide et qui soutient. La question n'est pas de savoir si l'une des conceptions est plus vraie que l'autre : de toutes façons la démonstration en resterait aussi incertaine que celle de l'existence ou de la nature de Dieu. La question est : quels effets produit-on (ou du moins, favorise-t-on) avec ces croyances, et quels sont dans tels ou tels cas, les avantages et inconvénients respectifs de leur mise en oeuvre. Considérer ainsi les différents concepts propres aux diverses écoles de thérapie comme des opérateurs thérapeutiques plus ou moins utiles ou nocifs permet d'enfin pouvoir se poser la question essentielle, mais trop rarement évoquée, du coût des stratégies thérapeutiques.

3. L'analyse trans-thérapeutique

Le point de vue générativiste nous semble avoir d'autres avantages encore. Dès lors qu'il ne s'agit plus de la vérité des théories thérapeutiques, mais de leur effectualité, des effets pragmatiques qu'elles favorisent, la comparaison entre stratégies thérapeutiques appartenant à différents courants devient beaucoup plus aisée.
Nous nous bornerons ici, faute de place, à quelques brefs exemples.

Comment « l'inconscient » fonctionne-t-il, d'un point de vue communicationnel, en hypnothérapie ?
Partons de la constatation suivante : le comportement d'un sujet en transe est supposé se produire de lui-même, sans intervention de la volonté consciente. Ainsi, lors d'une lévitation du bras, on ne dira pas que « le sujet lève son bras » , mais que « son bras se lève ». Que cette action reste, « en réalité », volontaire ou non est indécidable. L'important est qu'elle soit vécue comme telle, tant par l'hypnotiste que par le sujet, dans le consensus hypnotique.
Dès lors que ce n'est plus le sujet officiel habituel le moi conscient doué de volonté) qui est (supposé être) l'auteur des comportements manifestés pendant la transe, ils peuvent être considérés comme étant sans auteur, c'est à dire « spontanés ». La catégorie de l'action, toutefois, fonctionne conjointement avec celle d'« auteur », de « sujet » de l'action considérée. Il est donc naturel qu'en transe, les actions, ou de manière plus générale les comportements (au sens large) se voient attribuer un sujet, un auteur.
Les comportements de transe du sujet seront donc supposés avoir pour auteur un sujet à la fois identique et distincts de lui, généralement compris comme une partie de lui.
La métonymie (sans entrer dans les subtilités de ce qui la distingue de la synecdoque) est la figure de rhétorique dans laquelle la partie est prise pour le tout ou inversement. Le sujet dont nous parlons est donc une métonymie du sujet global. Ce sujet métonymique est susceptible de recevoir différentes appellations : « esprit inconscient », « moi profond », « esprit intérieur », « Ego states » de John et Helen Watkins, etc. (Dans le pire des cas, il acquiert un statut de « personnalité multiple » dûment ratifié et entériné par le thérapeute.)
Que spontanément de telles « entités » existent réellement importe peu, d'autant que c'est de l'ordre de l'indémontrable. L'essentiel est d'une part que, dès lors que des comportements n'ont plus comme sujet le moi conscient-volontaire habituel, une sorte de vide du pouvoir se crée, qui appelle un sujet, un auteur, pour le remplacer ; et d'autre part, qu'en le prenant comme nouvel interlocuteur, l'hypnotiste contribue inévitablement à le proférer, à le faire exister, même s'il ne préexistait pas.
Ce sujet métonymique va, classiquement, se voir attribuer la capacité de développer tous les comportements et phénomènes rendus possibles par la transe hypnotique ou la production de symptômes et/ou la capacité de résoudre ceux-ci.
D'un point de vue thérapeutique son utilité est indéniable : ce nouveau sujet n'étant pas soumis aux limitations inhérentes au sujet ordinaire (moi officiel conscient-volontaire), l'individu va pouvoir transcender celles-ci. Dans le contexte de l' « interrogation de l'inconscient » avec réponses par signaling idéo-moteur, par exemple, l'individu va pouvoir répondre d'une manière qui l'affranchit du fardeau de la responsabilité attachée à son moi ordinaire. Ce n'est plus lui qui répond, mais «son inconscient » ou son « moi profond » ou un de ses « états du moi » (Ego state). De la sorte il va pouvoir se permettre de ressentir, d'imaginer, de se souvenir, d'évaluer, de choisir, de décider, beaucoup plus librement que s'il devait en porter directement la responsabilité. L'utilisation des sujets métonymiques s'inscrit ainsi dans la stratégie de déresponsabilisation transitoire opérée par l'hypnose.
L'utilisation hypnotique de tels sujets métonymiques suggère un rapprochement avec des opérateurs communicationnels qui à première vue n'ont pas beaucoup de rapports et appartiennent à d'autre courants thérapeutiques. Nous pensons particulièrement à «la famille » ou au « couple » tels qu'ils fonctionnent en thérapie familiale ou de couple (l' « institution », en analyse institutionnelle, le « groupe » en thérapie de groupe ou le « le corps », dans les thérapies à médiation corporelle peuvent aussi jouer ce rôle). L'inconscient (ou le corps) est une partie de l'individu , l'individu est une partie de la famille (ou du couple, du groupe..). Attribuer un comportement à l'inconscient revient, nous l'avons vu, à délester partiellement l'individu de la responsabilité de ce comportement. La famille ou le couple permettent de faire exactement la même chose. En voici un exemple emprunté à une thérapie de Carl Whitaker. Lors d'une séance de thérapie familiale, il dit, à propos de l'absence d'un des membres à la séance : « Mon opinion c'est que Don n'agit pas seulement en son nom mais que par un processus inconscient extrêmement complexe, il a été choisi par la famille pour être celui qui resterait à la maison. De cette façon, la famille n'aurait pas à affronter la séance... » (Napier et Whitaker, Le Creuset familial , Laffont, Paris, 1978). Il est clair que, de la sorte, Don se voit délesté du poids de la responsabilité de son choix. Ce choix est à présent attribué à un troisième terme, la « famille », c'est-à-dire à tout le monde en général et donc à personne en particulier.
La « famille » ou le couple est peut-être quelque chose qui existe. L'« inconscient » peut-être aussi. (Le corps, sans doute davantage encore.) Mais qu'ils existent ou non, à un degré ou à un autre, l'important est qu'on peut les proférer, les faire exister dans la communication, et les faire fonctionner comme des opérateurs de recadrage permettant d'opérer une dissociation (au sens hypnotique). On peut ainsi ré-attribuer la source de l'action à ces sujets métonymiques internes-externes et par là modifier considérablement le sens des comportements visés, exactement comme le fait l'hypnose.
La question n'est donc peut-être pas tellement : est-ce que tel ou tel problème est objectivement un problème individuel, de couple ou familial (ou institutionnel) ? Dans la perspective générative, elle devient plutôt : stratégiquement, quel opérateur métonymique sera-t-il le plus approprié pour recadrer quoi et comment ?
Et la réponse à cette question gagnera vraisemblablement à tenir compte de cette autre : avec tel patient particulier, a-t-on avantage à pratiquer une stratégie de déresponsabilisation transitoire ou ne risque-t-on pas, ce faisant, d'entrer en collusion avec les stratégies d'esquive de ses responsabilités que spontanément il ne pratique déjà que trop ?
C'est là le genre de question qu'une thérapie fonctionnant sous le primat de la vérité ne peut se poser : pour elle la seule question pertinente est de l'ordre de l'origine, du sens ou de la fonction du symptôme. Au risque de favoriser des recadrages aggravants. Dans une perspective générative, au contraire, c'est ce genre de question qui devient primordial.
On pourrait poursuivre encore cette politique de rapprochement trans-thérapeutique en prenant en considération d'autres paramètres. Ainsi, nous avons évoqué les Ego-states (états du Moi) tels que les utilisent - en croyant fermement à leur réalité objective - les Watkins et leurs disciples.
Ils peuvent servir, nous l'avons vu, à faire porter le chapeau de la responsabilité de tels ou tels vécus ou comportements à un sujet métonymique distinct du moi officiel, par exemple. Mais dès lors que c'est un autre sujet qui se voit imputer l'origine d'un comportement, se pose également la question de sa légitimité. En règle générale, plus un comportement est imputé au moi officiel de l'individu, plus il est légitime à ses yeux. Plus il est vécu comme imposé du dehors, plus il risque d'être perçu comme illégitime, du fait de l'activation de ce que la psychologie sociale appelle la « réactance », c'est-à-dire la propension de l'individu de s'opposer à ce qu'il perçoit comme une menace pour sa liberté et son indépendance. Attribuer un comportement, des vécus ou des pensées à une source interne-externe peut donc être un moyen de l'illégitimer et donc de le combattre plus facilement. En abordant les choses sous cet angle, on se donne les moyens d'effectuer un rapprochement trans-thérapeutique entre au moins trois stratégies qui appartiennent à des traditions thérapeutiques différentes et n'ont à première vue rien en commun : les thérapie des états du Moi des Watkins, la technique d'externalisation du problème propre à la thérapie narrative d'Epston et White et les stratégies paradoxales d'Erickson et de l'Ecole de Palo Alto.
Commençons par les deux premières : quand on tente de communiquer directement avec un état du Moi qui se déclare responsable du symptôme (Ego State therapy), ou quand on pose au patient des questions du genre « Comment Dépression s'est-elle arrangée pour vous faire croire que vous ne valez rien ? » ou bien « De quelle façon Anorexie s'y prend-elle pour vous persuader que vous êtes trop grosse ? » ou encore, « Comment Phobie arrive-t-elle à vous faire croire que la rue est dangereuse? » (thérapie narrative), on pratique des types de communication très semblables. En bref, et sans s'attarder sur les nuances, on externalise la source du problème pour plus facilement l'illégitimer et ainsi l'affaiblir. Les différences tiennent aux modalités de l'externalisation, au degré auquel elle est poussée, et ces différences de modalités mériteraient d'être réfléchies non en termes de vérité, bien sûr, mais en termes d'avantages et d'inconvénients (coût de la stratégie).
Notons brièvement au passage que de telles stratégies d'externalisation gagneraient aussi, bien sûr, à être confrontées aux stratégies d'externalisation (le plus souvent sur des sources surnaturelles) pratiquées dans les sociétés extra-occidentales ou dans cette pratique mixte originale qu'est l'ethnopsychiatrie.
Quand aux stratégies dites paradoxales, il est possible de les réinterpréter également en terme d'externalisation-illégitimation.
En effet, tandis que le discours hypno-suggestif vise à promouvoir l'internalisation et donc la légitimation d'un discours d'origine externe (au départ donc potentiellement illégitime), on est en droit de comprendre la stratégie paradoxale (tout au moins dans un certain nombre de cas) comme procédant de manière exactement inverse. Le « Je ne peux qu'avoir peur dans la rue » relativement légitime (à ses yeux) que le patient phobique s'adresse tant à lui-même qu'à autrui se voit ainsi renvoyé de l'extérieur (externalisation) par le thérapeute (par exemple, « Il est important que vous ayez peur dans la rue, et j'aimerais que vous puissiez avoir encore plus peur si possible »), l'opération se soldant au passage, si tout va bien, par une perte de légitimité («Quand même, il est gonflé, ce psy, de me dire que je dois avoir encore plus peur »). Dans la stratégie paradoxale, ou dans la thérapie provocative de Farrelly, c'est le thérapeute qui se met à incarner (illégitimement) la partie du patient qui produit le symptôme, lui permettant de mieux pouvoir le combattre.
En ayant mis entre parenthèse la valeur de la vérité des théories qui sous-tendent ces diverses stratégies thérapeutiques (réduction aléthique), on perd peut-être dans un premier temps un certain confort intellectuel. Mais... on peut très bien s'y habituer. Et en acceptant cette perte, il devient possible, on le voit, de les comparer à l'aide d'un nouveau jeu de catégories habituellement assez peu utilisé en thérapie (internalisation, externalisation, responsabilité, déresponsabilisation, légitimation, illégitimation, changements interlocutifs, référence et proférence...), ce qui permet d'amorcer une meilleure évaluation de leurs avantages et inconvénients respectifs en général d'une part et dans divers cas particuliers d'autre part. On se donne ainsi une chance non seulement de dépasser la stérilité des clivages traditionnels, mais encore de penser une approche générative souple, infiniment plus féconde et créative, et susceptible de s'adapter aux particularités de nombreux cas d'espèce.

 

 

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