Hypnose et suggestion : les Saturnales de l'esprit

Ce texte est paru dans CH-Hypnose, Vol V, No 1, 1995 (tous droits réservés)

Thierry Melchior,
psychologue, philosophe,
Service de Santé Mentale de l'Université Libre de Bruxelles
et Institut Milton H. Erickson de Belgique

La suggestion et les suggestions

A la fin du siècle passé, sous l'influence d'Hippolyte Bernheim, on a beaucoup eu recours au concept de suggestion pour expliquer l'hypnose. La suggestion, disait-il, est "une idée acceptée par le cerveau" (Bernheim 1888). Cette formulation, qui mêle sans ambages psychologie et anatomie, n'est pas très claire, mais dans cette perspective, la suggestion est manifestement pensée comme un phénomène psycho-physiologique. De nombreuses études chercheront à en déterminer la nature en la comparant avec d'autres phénomènes supposés mieux connus tels que l'erreur, la croyance, l'émotion, l'obéissance, l'impulsion, l'influence, l'imitation, le transfert, etc
En quelques années, au tournant du siècle, la suggestion prit un sens de plus en plus fort; elle fit l'objet d'une substantialisation, d'une réification. Elle devint peu à peu le phénomène psycho-physiologique central de l'hypnose. On se mit a parler indifféremment de phénomènes d'hypnose ou de phénomènes de suggestion. Il n'est guère étonnant, dès lors, que Bernheim, finisse par considérer que l'hypnose n'est "que" de la suggestion. Il croyait ainsi avoir expliqué la première par la seconde; il n'avait pourtant guère fait que remplacer un mot par un autre, en déplaçant la difficulté à résoudre .

Caractéristiques formelles des suggestions

Plutôt que d'essayer d'expliquer l'hypnose par un phénomène psychologique et/ou physiologique particulier, mais plus ou moins obscur, appelé "suggestion", il nous paraît infiniment préférable d'en revenir aux faits observables, c'est-à-dire, en l'ocurrence, aux faits de communication : à ce qu'en principe tout hypnotiste sera d'accord pour appeler suggestion.
C'est probablement sur le cas particulièrement clair des suggestions verbales directes autoritaires, que peut se réaliser le plus facilement un consensus.
Par exemple, l'hypnotiste dit au sujet : "Votre bras se lève".
Ce genre de phrases est typique des phrases que l'on prononce en hypnose, du moins en hypnose traditionnelle. En hypnose semi-traditionnelle (Weitzenhoffer) ou en hypnose éricksonienne on utilisera assez souvent des suggestions directes permissives (par exemple "Votre bras peut se lever") ou des suggestions indirectes quant à leur forme (par exemple "Je ne sais pas quand votre bras commencera à se lever" )
Analysons cette simple phrase "Votre bras se lève".
Manifestement, il s'agit d'un point de vue formel, d'une description du comportement du sujet. D'ailleurs, si, au moment où le locuteur commençait à la prononcer, le destinataire était déjà en train de lever le bras, cette phrase serait tout simplement une description et il n'y aurait aucune raison de la qualifier de "suggestion". Elle ne peut être dite "suggestion" que si le contexte le permet, à savoir : il faut que cette phrase soit (encore) fausse au moment où on la prononce.
A première vue une "suggestion" se présente comme une description fausse.
Mais on a aussi l'habitude de dire d'une suggestion qu'elle est "obéie", "accomplie", ou "acceptée", ou au contraire qu'elle est "refusée" ou "ignorée", exactement comme on le fait pour les ordres, les commandements, les demandes. Quand un hypnotiste fait une suggestion, son but est d'ailleurs, (en général) très clairement que celle-ci soit réalisée par le sujet.
D'un point de vue formel, la suggestion n'est rien d'autre qu'une description fausse, ou encore fausse); en ce qui concerne son emploi, il est le même que celui d'un ordre ou d'une demande. D'un point de vue communicationnel, la suggestion est donc une description injonctive .
On peut remarquer qu'au cours d'une induction hypnotique, les descriptions simples et les descriptions injonctives émises par l'hypnotiste parlent au sujet de son propre comportement. Dans ce type de communication très particulier, il se constitue une boucle de rétroaction dans laquelle nombre de comportements du destinataire lui sont systématiquement renvoyés verbalement par le locuteur, un peu comme quand on met le microphone près du haut-parleur auquel il est raccordé, provoquant ainsi le sifflement caractéristique de l'effet Larsen.

Recevant des messages sur cela-même qu'il est en train de faire, de vivre, le destinataire est en quelque sorte privé de la possibilité de sortir du Même, privé de la possibilité d'établir des différences et de maintenir sa vigilance. Dans une telle situation les messages qui lui parviennent sont assez pauvres en information puisque comportant un grand nombre d'évidences. Il est ainsi plongé dans une situation qui impose une certaine déprivation sensorielle.
D'autre part, on observera que le destinataire de ces messages en est également le référent.
Au lieu d'avoir le schéma classique


Locuteur -------------------- > Destinaire

Référent


on est en présence d'une communication de type :


Locuteur -------------------- > Destinataire & référent



Ce double statut de destinataire et de référent semble avoir des conséquences particulières. D'une part il objectifie le comportement de la personne, il en fait "quelque chose", quelque chose dont on parle. (C'est de l'ordre de ce qu'en linguistique on appelle la "délocution"). Dans la même foulée, il place le destinataire en position de spectateur, d'observateur de son propre comportement. S'amorce ainsi quelque chose qui ressemble à ce qu'à la suite de Pierre Janet, les hypnotistes nommeront, "dissociation".
Le comportement du destinataire, quand il fait l'objet de descriptions et de descriptions injonctives, se retrouve par là défini par le locuteur. Le locuteur devient ainsi le définisseur du comportement de son destinataire. Cet aspect des choses devient encore beaucoup plus évident quand le locuteur "décrit" des comportements non-observables, par exemple des sensations, des perceptions, des émotions ("Vous pouvez sentir la légèreté qui s'installe dans le bras, une sensation de bien-être dans tout le corps..."), comme s'il savait aussi bien (ou mieux) que le destinataire ce que celui-ci pense ou ressent.

Le principe d'altérité

En décrivant les états internes inobservables de son destinataire, le locuteur viole un principe implicite fondamental de la communication humaine, qui règle l'échange symbolique. On peut nommer ce principe "principe d'altérité". Il stipule qu'un locuteur ne peut asserter catégoriquement qu'au sujet de ses propres états internes. Ce principe nous interdit donc d'affirmer catégoriquement qu'autrui a froid, qu'il a sommeil, qu'il a faim, qu'il sent un picottement dans la main, que son bras va se lever ou qu'il se sent triste. On peut certes le supposer, mais on n'a pas le droit de l'affirmer, sous peine de brouiller les frontières du Je et du Tu . Ce principe intervient de toute évidence dans la constitution de l'identité humaine qui se fonde sur la ressemblance, l'appartenance, mais aussi la diférence d'avec l'autre.
Quand ce principe fondamental qui règle la communication humaine est violé, c'est la limite des deux interlocuteurs qui s'estompe. On passe alors d'un processus d'interlocution à ce qu'on pourrait appeler un processus d'intralocution dans lequel l'un des deux accepte (mais jusqu'à un certain point seulement) de se laisser parler, de se laisser énoncer, de se laisser définir par l'autre (Melchior 1990a, 1990b, 1991).

Les effets pragmatiques de l'intralocution

De toute évidence ce type de communication très particulier constitué par ces descriptions injonctives que sont les suggestions et dont nous avons décrit quelques aspects n'a pas suffisamment retenu l'attention des spécialistes. A découvrir ses particularités, on ne s'étonnera pas qu'elle produise très souvent des effets comportementaux qui sont tout à fait typiques de ceux habituellement considérés comme hypnotiques (sans qu'on ait eu besoin de prononcer une seule fois le mot "hypnose" ou l'un de ses synonymes). Ces effets comportementaux sont, par exemple, le fait que le destinataire semble "répondre" aux "descriptions" de son comportement que le locuteur lui adresse en manifestant ces comportements (ou en se conduisant de manière cohérente avec elles). Il y a aussi le fait que le destinataire semble perdre l'initiative de ce qui se passe. Il n'initie apparemment plus de comportements, si ce n'est éventuellement l'un ou l'autre mouvement destiné à améliorer son confort. De plus, les comportements suggérés semblent se produire d'eux-mêmes, d'une manière non-volontaire, spontanée. La forme habituelle des descriptions injonctives, qui fait des organes anatomiques ou des phénomènes physiologiques ou psychologiques le sujet grammatical de l'action "décrite" ("La légèreté se développe", "Votre bras se lève", "Ce sentiment de sécurité se développe") décrit un processus spontané auquel le sujet se borne à assister, d'une manière dissociée, et favorise donc un tel vécu. Enfin, chez certaines personnes que, pour ce motif, on qualifiera de très "suggestibles", on pourra observer tout ou partie du spectre des phénomènes habituellement réputés "hypnotiques" (lévitation d'un bras, catalepsie, analgésie, régression en âge, hallucinations ...).
Quand un destinataire se voit adresser un certain nombre de messages constitués de descriptions et de descriptions injonctives dont le référent est son propre comportement, celui-ci peut donc en être affecté d'une manière particulière. Ce comportement se met à présenter certains écarts par rapport au comportement "normal", "ordinaire". Il prend un aspect qui ressemble sensiblement aux comportements réputés hypnotiques. En ce sens on dira que ce type très particulier de comportement (induit par ce type très particulier de communication) est hypnogène. C'est ce que l'on a coutume d'appeler d'"hypnose sans hypnose" (Araoz 1985, Malarewicz 1990) (ou "hypnose sans hypnotisme" (Godin 1992)).
Et de fait, que ce que l'on appelle "induction hypnotique" consiste effectivement en une alternance de descriptions du comportement du sujet et de descriptions injonctives (suggestions) , alternance qui peut souvent durer assez longtemps sans que les mots hypnose, transe, sommeil hypnotique ou leurs synonymes soient prononcés.

La déclaration d'hypnose

La question que l'on peut se poser alors est : si des phénomènes du genre de ceux que l'on réfère à l'hypnose peuvent se produire sans qu'il soit besoin de parler d'hypnose (ou d'utiliser ses synonymes), qu'ajoute le fait de parler d'hypnose ? Ne conviendrait-il pas de dire plutôt que l'hypnose n'est que le résultat du type de communication descriptif-injonctif que nous avons exposé ?
Cette question a d'autant plus de sens d'être posée que certains auteurs (par exemple Booth, 1990) vont parfois jusqu'à préconiser l'abandon du terme : pourquoi continuer à utiliser un terme obscur et mal défini comme "hypnose", pensent-ils, alors que bon nombre de phénomènes traditionnellement référés comme "hypnotiques" peuvent survenir sans que le mot soit prononcé ?
Pour tenter de répondre à la question le mieux est sans doute, d'en revenir à nouveau aux échanges communicationnels mêmes.
Dans une induction classique le mot "hypnose" va être utilisé de diverses manières qui reviennent à déclarer la personne en hypnose. C'est ce que l'on peut appeler la déclaration d'hypnose, expression à entendre un peu de la même façon que déclaration de guerre, déclaration d'amour ou déclaration d'indépendance. Cette déclaration qui semble décrire le fait que la personne est (en train d'entrer) en hypnose constitue, pour reprendre une distinction du philosophe John Austin, une expression performative, bien plus que constative. C'est en effet (notamment) en déclarant quelqu'un en hypnose qu'on l'aide à se retrouver dans cet état .
Le mot "hypnose" (ou ses synonymes) apparaîtra en général, au cours de la séance d'hypnose, de trois façons :
1. Il s'agit de faire état de certains comportements en leur attribuant la qualité d'être signe d'hypnose (ratification) ou moyens de l'(entrée en) hypnose (incorporation) : "Les changements de forme ou de couleur de ce point que votre regard fixe témoignent de votre entrée progressive dans la transe hypnotique..."; "En changeant de position votre confort augmente, vous permettant de descendre ainsi plus profondément en transe..."; "Le ralentissement de votre rythme respiratoire se poursuit, vous aidant à entrer plus profondément dans ce sommeil hypnotique" . Pour prendre ce dernier exemple, alors que la respiration n'avait jusque là aucune signification particulière, qu'elle n'était probablement même pas prise en considération spécifiquement comme phénomène délimité, la voici mise en évidence et dotée d'une signification nouvelle : être moyen (ou signe) de la transe. Dans le processus d'induction, le terme "hypnose" sert donc d'abord à effectuer un recadrage d'une série de comportements ponctuels du sujet comme hypnotiques ou hypnogènes.
2. Par le biais de suggestions directes ou indirectes (ou de descriptions ?) établissant que la personne est hypnotisée (ou en train de le devenir). C'est dans cet usage que la déclaration d'hypnose est la plus évidente, même quand elle adopte un style allusif : "Et vous continuez à entrer en transe ... " "Et vous êtes à présent totalement entré dans cet état particulier ..." , "Tandis que vous continuez à développer cet autre mode de relation à vous-même..."
Le sujet voit ainsi son comportement global qualifié comme comportement hypnotique, comportement de transe. Nous avons là affaire à un second recadrage : c'est à présent la totalité du comportement du sujet qui, par ricochet, est en effet progressivement recadrée comme "en hypnose". Tout ce qu'il fait, désormais pourra être placé sous le signe de l'hypnose. Il est "entré" dans un autre "état"; et cet autre état va affecter tout son comportement.
3. Enfin, l"hypnose" (ou ses synonymes) apparaît éventuellement pour servir de support d'un certain nombre de prédicats : "Dans cet état de transe, vous avez accès à des informations, des souvenirs... vous êtes en contact avec d'autres parties de vous-même... vous êtes à même de favoriser des changements au niveau corporel...". Chez l'hypnotiseur autoritaire (hypnotiseur de music-hall, par exemple), un prédicat pourrait être : "En hypnose votre volonté est soumise à la mienne". Chez celui qui croit, ou veut faire croire, à la possibilité de retrouver les "vies antérieures", un prédicat serait : "... et dans cet état d'hypnose, vous avez accès à toutes les vies que vous avez vécues..."
Notons en passant que, même lorsque ces prédicats ne sont pas formulés explicitement, ils sont souvent supposés connus du fait de l'immersion du sujet (et de l'hypnotiste) dans une culture (ou une sub-culture) dans laquelle l'hypnose possède tout ou partie de ces attributs.

L'hypnose, opérateur de recadrage

L'hypnose semble ainsi fonctionner comme un opérateur de recadrage.
Cet opérateur a pour fonction de redéfinir le comportement global du destinataire comme radicalement changé. Mais changé comment ?
Ce n'est pas facile à préciser : d'abord parce qu'au niveau phénoménologique, il n'est pas évident du tout de déterminer des critères clairs et univoques de l'état hypnotique. Les habituelles listes d'indicateurs de l'état hypnotique varient selon les époques, et en outre, on s'accorde généralement pour considérer qu'il n'est nullement indispensable que tous ces indicateurs soient présents ni même, à la limite, un seul d'entre eux. N'a-t-on pas entraîné des sujets hypnotisés à se comporter tout à fait comme s'ils étaient à l'état vigile ?
Ensuite, et c'est en partie lié à ce flou des critères, la nature du changement opéré par l'hypnose est difficile à préciser parce que la nature de l'hypnose elle-même reste un sujet largement controversé, certains n'y voyant "que" de l'imagination, du jeu de rôle, tandis que d'autres estiment qu'il s'agit "vraiment" d'un état.
Une bonne part de la richesse de l'hypnose me paraît résider précisément dans le flou et l'ambiguïté de la nature du changement à laquelle elle réfère. Les mots hypnose ou transe sont vagues. Ils ne réfèrent pas à une réalité bien précise. Et ce n'est sûrement pas par hasard que les mots qu'on utilise pour les expliciter ou leur servir de synonyme sont le plus souvent parmi les plus vagues et les plus généraux que la langue peut offrir ("état", "manière d'être", "mode de fonctionnement", "mode de relation"), quand il ne s'agit pas d'expression carrément contradictoire ("un sommeil qui n'est pas le sommeil habituel") ou encore d'expressions créées de toutes pièces (c'est le cas d'"hypnose", mais aussi de "magnétisme animal", de "mesmérisme" ou "mesmérisation", de "braidisme"...)
Inversément, s'il y a tant de controverses théoriques, depuis des siècles, sur la question de savoir si dans tel ou tel contexte, il s'agit "vraiment" d'hypnose ou "seulement" d'autre chose, c'est parce que le contenu de l'hypnose est flou et ambigu. De fait, l'existence même de ces controverses nous renseigne sur la nature de l'hypnose . En effet, vouloir définir strictement la réalité hypnotique comme une réalité positive est une erreur. Pour que l'"hypnose" puisse exister, pour qu'elle puisse jouer son rôle il est tout à fait indispensable que le terme qui la désigne soit suffisamment flou et imprécis. Pour pouvoir fonctionner comme opérateur de recadrage, c'est à dire d'abord pour pouvoir recadrer certains items de comportement comme signes d'hypnose (ou moyen d'y entrer), il faut qu'un maximum de chose puisse faire farine à son moulin. Ensuite, pour pouvoir, dans un deuxième temps logique, recadrer la totalité du comportement du destinataire comme "en hypnose", et sachant à quel point les "comportements de transe" peuvent être divers, il importe qu'"hypnose" soit un signifiant relativement vide. Avec un contenu trop précis, il ne pourrait pas fonctionner ou ne fonctionnerait que dans un nombre limité de cas. En outre, le fait qu'il s'agisse d'un recadrage portant sur la totalité du comportement du destinataire ("il est en hypnose", ou "sous hypnose"), n'est pas banal. D'ordinaire les recadrages portent plutôt sur certains aspects du comportement de l'individu (certains actes, certaines relations à autrui) . Ici ce qui est recadré c'est tout : à la fois la relation à soi, la relation à son corps, la relation à l'autre, la relation à la réalité, la relation au temps, absolument tout. C'est même la raison pour laquelle l'hypnose est, plus qu'un opérateur de recadrage, un opérateur de méta-recadrage, tant ce recadrage est global et radical. Dans la mesure où la compréhension d'un concept varie en raison inverse de son extension, la première est d'autant plus pauvre (le siginifiant d'autant plus vide), que la seconde est plus vaste. Pour que le recadrage soit suffisamment global, il faut que le signifiant au moyen duquel il s'effectue soit suffisamment vide.
Une autre façon de comprendre la signification vide, floue et ambiguë du signifiant "hypnose" est d'observer que l'hypnose recadre la totalité du comportement du sujet comme autre. Autre que quoi ? Autre que ce que son état "normal", "habituel", "ordinaire".
Et comme la notion d'état "normal", "ordinaire" ou "habituel" est extraordinairement floue, il est fatal que la notion d'état hypnotique le soit tout autant, et cela d'autant plus que l'"état normal" dont il s'agit est bien moins l'état normal objectif (à supposer que cette expression puisse avoir un sens) que ce qui est tenu pour tel, par l'opérateur et le sujet dans ce que nous appelerons le consensus hypnotique. Et selon les personnes, les époques, les lieux, les cultures ou sub-cultures, ce qui sera consensuellement tenu comme écart significatif par rapport à la "normale" pourra, bien entendu, assez largement varier. Quelques invariants semblent cependant se manifester : ils concernent les rapports du volontaire et de l'involontaire, du conscient et de l'inconscient , du normal et du pathologique ou dans certaines cultures ou sub-cultures, du profane et du sacré, du naturel et du surnaturel. Typiquement une personne en hypnose va être (censée être) capable de faire des choses réputées involontaires (comme arrêter de saigner, faire partir des verrues, cesser de percevoir des stimuli, oublier un fait qui vient de se produire, retrouver un fait oublié...) ou de ne plus pouvoir faire des choses normalement accessible à la volonté (bouger un membre) ou de faire des choses réputées volontaires sur un mode involontaire (lévitation du bras), ou encore, dans certaines (sub-)cultures, acquérir un statut sacré ou être dotée de pouvoirs surnaturels (ou au contraire être réduite à un niveau en quelque sorte infra-naturel, anormal, pathologique, comme le croyait par exemple Charcot) .


Tout se passe donc comme si, en hypnose, les choses étaient mises à l'envers, un peu comme dans les fêtes carnavalesques ou les saturnales de l'Antiquité au cours desquelles les serviteurs étaient, pour un jour, autorisés à jouir des privilèges des maîtres, ou les femmes, des privilège des hommes. Ici, l'involontaire s'arroge les privilèges du volontaire, l'inconscient, les privilèges du conscient...

Il était donc en un sens inexact de parler de signifiant vide. Il est sans doute plus exact de dire que l'"hypnose" est un signifiant de l'altérité, un signifiant de l'écart, de la différence . Cela en fait certes un signifiant un peu moins vide : cela n'en fait toujours pas un signifiant particulièrement plein.

Hypnose et suggestion

Quand un destinateur adresse à un destinataire des messages qui comportent ces descriptions injonctives que l'on appelle "suggestions", des comportements particuliers tendent à se développer. Ils ont une qualité distinctive particulière qui les rend différents du comportement "normal" (ou de ce qui est tenu pour tel). On pourrait dire que c'est précisément cette qualité distinctive particulière à quoi réfère le terme "hypnose". Cette qualité distinctive particulière à un caractère quelque peu évanescent, changeant et multiforme, comme en témoigne le flou des "indicateurs d'hypnose". Cette qualité n'a par essence d'autre particularité que d'être distinctive, c'est à dire d'être écart par rapport à ce qui est tenu pour "normal", "ordinaire"...
Le signifiant "hypnose" (ou ses équivalents), en donnant un nom à cette qualité distinctive, en la désignant, en la "pro-férant" bien plus qu'en y ré-férant, la réifie, la substantialise, et tend à la fixer, à la stabiliser, (mais moins comme une réalité positive que comme écart à toute réalité positive) .
En outre ce nom tend à généraliser cette qualité distinctive à la totalité du comportement dès lors redéfini comme Autre. Et les prédicats qui sont liés au concept d'hypnose tendent alors, dans une certaine mesure, à se réaliser (par auto-réalisation de la prédiction). Il nous paraît donc tout à fait utile de conserver le terme "hypnose" (ou ses synonymes) dans la pratique hypnotique. Il n'est certes pas nécessaire de déclarer l'hypnose lourdement et solennellement : di reste, cela qui risquerait probablement de soulever des résistances. Il est tout à fait possible, et même le plus souvent souhaitable, de la déclarer allusivement, "en passant".
Par ailleurs, il reste sans nul doute intéressant et utile de pouvoir faire de l'hypnose fondée sur le seul usage de la suggestion (hypnose "sans hypnose" ou "sans hypnotisme"), notamment quand la déclaration d'hypnose même allusive risquerait de susciter des peurs ou trop d'incrédulité. Mais se priver systématiquement de ce signifiant (ou d'un de ses synonymes) reviendrait à se priver d'un des opérateurs de recadrage les plus puissants que l'on connaisse.



Les idées exposées dans cet article sont développées dans Créer le réel, hypnose et thérapie , Le Seuil, 1998.

BIBLIOGRAPHIE

 

 

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