Témoignages sous hypnose : prudence !

Paru (sous une forme très légèrement abrégée) en Carte Blanche dans Le Soir du vendredi 28 février 1997 (tous droits réservés)

Thierry MELCHIOR Psychologue, Service de Santé Mentale de l'U.L.B.
Président de l'Institut Milton H. Erickson de Belgique


On parle beaucoup ces jours-ci de l'utilisation de l'hypnose lors d'enquêtes policières, ce qui est relativement nouveau en Belgique. Occasion pour nous de faire brièvement le point sur cette question.


L'idée est couramment admise dans le public que l'hypnose permet de retrouver les souvenirs oubliés. C'est d'ailleurs souvent la motivation des personnes qui viennent consulter l'hypnothérapeute : "Aidez moi à retrouver les événements refoulés qui sont la cause de mes difficultés." Et de fait, il arrive assez fréquemment qu'en aidant hypnotiquement le patient à retrouver le souvenir d'événements problématiques de son passé, et en les retravaillant dans un sens thérapeutique, il guérisse. Notons toutefois que d'une part, cette stratégie thérapeutique vers le passé est loin d'être la seule possible (il n'est souvent pas utile d'en revenir au passé) et que, d'autre part, on n'a le plus souvent aucune garantie quant à l'authenticité du "passé" ainsi "retrouvé". Diverses études ont montré que ces "souvenirs sont fréquemment "reconstruits" voire totalement inventés, même chez des personnes n'ayant absolument aucune tendance à la mythomanie. Très souvent ce sont les attentes du thérapeute et les questions orie ntées qu'il pose involontairement qui orientent les réponses du patient, qui les suggèrent. C'est d'ailleurs la mésaventure qui arriva à Freud, avec l'hypnose, quand, à partir de 1895, il crut que tous ses patients avaient été victime d'abus sexuels. En 1897, - il y a tout juste un siècle ! - il se rendit compte que ce ne pouvait être le cas, même si certains souvenirs d'abus étaient très probablement authentiques. On sait maintenant que sa forte conviction préalable que les abus sexuels étaient la cause des névroses, ainsi que ses questions très orientées ont agi comme des suggestions involontaires. Cette influence qu'il exerça, Freud ne sut jamais la reconnaître, ce qui le mena à affirmer que les faux souvenirs de ses patients provenaient de fantasmes "oedipiens" dans lesquels ce n'est plus l'adulte qui abuserait l'enfant, mais l'enfant qui aurait, par nature, des désirs incestueux.


Chose remarquable, toutefois, même si les "souvenirs" sont partiellement ou totalement confabulés, le fait de les "retrouver" peut néanmoins entraîner des résultats thérapeutiques importants ! (En témoignent, par exemple, des guérisons obtenues en "retrouvant" des "souvenirs", particulièrement douteux, de "vies antérieures"). L'imagination joue de toute évidence un rôle bien plus important que la mémoire en psychothérapie, d'autant que la mémoire elle même opère au moins autant par reconstruction que par simple reproduction. Le fait que le patient aille mieux après avoir "retrouvé" un "souvenir" ne prouve donc en rien l'authenticité de celui-ci : le thérapeute ne doit donc pas confondre son travail avec celui de l'historien ou du détective et restera particulièrement prudent quant au statut de réalité de ce qui est "retrouvé".


Dans le domaine judiciaire, l'hypnotiste devra se montrer plus prudent encore. Tout d'abord parce que c'est un terrain qui demande beaucoup d'expérience, comme y insiste Martin Orne, de l'Université de Philadelphie (une des plus grandes autorités en matière d'hypnose judiciaire), terrain que le clinicien connaît généralement beaucoup moins bien. A cet égard, rappelons qu'il y a à peine une dizaine d'année que l'hypnose a retrouvé droit de cité en Belgique et que de nombreux praticiens, médecins ou psychologues, ont seulement quelques années d'expérience. Ensuite, parce que, comme Orne nous en avertit, de nombreux pièges sont à éviter. Ainsi, il est clair que l'hypnose ne saurait être utilisée valablement avec un accusé qui voudrait prouver sa bonne foi : il est possible de mentir sous hypnose. On sera également prudent avec une victime qui aurait intérêt (même inconsciemment) à orienter la vérité dans certaines directions. Avec un témoin, la situation peut être plus favorable. Avec des victimes ou des témoins, l'hypnose a démontré qu'elle pouvait parfois permettre la récupération de détails authentiques oubliés. Il est toutefois clair que ces souvenirs récupérés ne peuvent constituer des preuves à eux seuls : si l'hypnose peut augmenter la récupération de détails vrais, elle favorise généralement en même temps la "récupération" de détails faux, même chez des personnes tout à fait honnêtes et de bonne foi. Cela s'explique par la mise en veilleuse de l'esprit critique en hypnose, qui amène le sujet à accepter beaucoup plus facilement ce qui lui vient à l'esprit comme fiable, tant le bon grain que l'ivraie. Ce sera bien sûr d'autant plus le cas si l'hypnotiste ou les autorités judiciaires lui ont abusivement affirmé, explicitement ou implicitement, que grâce à l'hypnose il allait effectivement pouvoir "se souvenir de tout", une erreur fréquente qui augmente la pression sur le sujet qui se sent alors obligé de se souvenir.


Pour qu'un témoignage en hypnose puisse être reçu valablement, selon Orne, divers critères doivent être respectés, notamment :

On le voit, la plus grande prudence est la condition du succès.

 

 

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