La vérité hypnotique (Suite: partie 2/6)

La communication à l'œuvre dans l'induction hypnotique

De nos jours, une induction hypnotique commence en général par des phrases relativement monotones, truffées d'évidences et de banalités, très pauvres en information, qui contribuent à favoriser une certaine déprivation sensorielle chez le sujet. Autrefois les " passes magnétiques " répétées autour du corps du sujet (qui ne sont plus guère utilisées aujourd'hui dans la pratique de l'hypnose) avaient probablement en partie une fonction analogue. C'est également à cette déprivation que peut contribuer la fixation occculaire d'un point. Et dans la mesure où ce que nous appelons hypnose entretient quelque rapport avec ce que nous appelons " phénomènes de transe " dans les cultures traditionnelles (2) , on peut relever que ceux-ci sont fréquemment induits par des techniques favorisant également la déprivation sensorielle (isolement ou rythmes, danses...).

Dans la mesure où les messages qui, pendant l'induction, sont adressés par l'hypnotiste au sujet, sont évidents, voire même d'une affligeante banalité, il en résulte que la crédibilité du locuteur a de bonnes chances d'en sortir renforcée. Pourquoi contesterait-on des propos tellement évidents ? Ce qui ne peut que favoriser une ouverture d'esprit à des propositions progressivement moins évidentes.

D'autre part, il est très fréquent que dans les messages émis lors de l'induction, le destinataire se trouve en même temps être, en tout ou en partie, le référent. Ainsi dans une phrase comme " Vous pouvez remarquer que le rythme de votre respiration se modifie au fur et à mesure que le calme s'installe en vous " , on s'adresse au sujet pour lui parler de lui-même (ou de telle ou telle partie de son corps, de ses sensations, ses affects...). Dans la mesure où il se retrouve à la fois référent et destinataire des messages qui lui sont adressés, l'hypnotisant se voit invité à adopter une attitude de spectateur passif par rapport à ce qui se déroule en lui. Il est en quelque sorte implicitement invité à simplement y assister, un peu comme s'il n'avait rien à voir dans toute cette affaire. Le langage utilisé favorise donc une dissociation dans laquelle est mis sur la touche le sujet conscient volontaire habituel. Ce qui va se passer sera ainsi réputé se passer de soi-même, automatiquement, spontanément, sans intervention de la volonté consciente.

Nombre des messages adressés consisteront en descriptions des vécus du destinataire : " Ce calme qui se répand progressivement... ", " Et ça n'a vraiment pas beaucoup d'importance si c'est le bras droit qui est le plus lourd, ou si c'est le bras gauche... ", " tandis que des couleurs, des formes, ou même des images, se forment ou s'esquissent, d'elles-mêmes, un peu comme en rêve... ". S'exprimant de la sorte, l'hypnotiste parle comme s'il savait à peu près aussi bien que son destinataire, voire même mieux que lui, ce qui se passe en lui. Un peu comme s'il se trouvait à l'intérieur de ce destinataire, pour pouvoir le savoir aussi bien. Autant dire que la communication a évolué : il ne s'agit plus d'un échange entre interlocuteurs. Tout se passe comme si l'hypnotiste était devenu l'intralocuteur de l'hypnotisant. Celui-ci accepte (jusqu'à un certain point et jusqu'à un certain point seulement) de laisser celui-là énoncer ses états internes, ses vécus, il accepte de l'en laisser devenir le co-énonciateur. Cette intralocution qui caractérise l'induction procède de la sorte à l'allègre violation d'un principe implicite mais fondamental de la communication ordinaire. Ce principe stipule que nul ne peut asserter catégoriquement au sujet des états internes d'autrui. Un locuteur peut dire catégoriquement, à la première personne " J'ai faim et j'ai mal aux pieds ", " Je pense à la gare d'Austerlitz ", " J'ai sommeil " ou " Je déteste l'impérialisme américain" . Il ne peut affirmer catégoriquement la même chose à la deuxième personne sous peine de risquer de voir son interlocuteur lui opposer avec véhémence un démenti formel (" Je sais quand même mieux que toi ce que j'éprouve ou ce que je pense ! ") . Ce principe que j'ai appelé " principe d'altérité " doit, de toute évidence, jouer un rôle important dans la fabrication de l'identité personnelle, et peut-être tout particulièrement dans la culture occidentale qui met tellement l'accent sur l'individu (3) . On voit mal, en tous cas, comment une identité personnelle serait possible si tout un chacun avait loisir de " squatter " ad libitum l'intériorité d'autrui.

L'intralocution, en violant le principe d'altérité, contribue probablement à l'estompage des frontières individuelles entre hypnotiste et hypnotisant, et ainsi à une sorte de symbiose reproduisant peut-être, comme le pensaient Chertok et d'autres, certains aspects de la communication mère-bébé ou peut-être quelque chose de l'ordre du transitivisme chez l'enfant.

En même temps, tout se passe comme si tous les aspects si particuliers de cette communication inductrice déstabilisaient le sujet dans son rapport à soi, à son corps, à autrui et au monde en l'arrachant à son mode de fonctionnement habituel, à ses rôles et ses statuts ordinaires. Elle peut avoir lieu sans que soit prononcé le mot " hypnose " ou l'un de ses synonymes plus ou moins proches et produire des effets, ce qui explique notamment qu'il peut y avoir une dimension hypno-suggestive dans les rapports humains et singulièrement dans des thérapies officiellement sans hypnose et même dans des approches qui, comme la psychanalyse, considèrent un peu trop rapidement avoir rompu avec elle.

Le mot " hypnose ", s'il est prononcé, fonctionnera surtout comme un signifiant venant recadrer les multiples perturbations du vécu et du comportement comme signes de l'entrée dans quelque chose d'autre et les stabiliser comme telles (et ainsi faire de l'hypnose quelque chose comme un " état "). Relevons au passage que pour pouvoir ainsi recadrer toute une large gamme de comportements en termes de " comportement hypnotique ", il faut que ce signifiant soit relativement vide , du fait que plus un concept est pauvre en compréhension, plus grande sera son extension c'est-à-dire la classe d'éléments qu'il subsume. Avec une définition trop précise, sa capacité " recadrante " se verrait limitée (4) . Une des seules idées qui soit contenue nécessairement dans l'idée d'hypnose, c'est celle de quelque chose de différent, l'idée d'une différence, et d'une différence qui se maintient avec une certaine stabilité. Différence par rapport à quoi ? Tout simplement, par rapport à l'état ordinaire, habituel, ou à ce qui est tenu, à tort ou à raison, pour tel. Chaque paire hypnotiste-hynotisant remplira ce signifiant relativement vide à sa façon, dans une sorte de négociation de sens qui sera fonction, bien sûr, des croyances et de la subculture qu'ils partagent.

C'est ainsi que, selon le cas, l'hypnose pourra renvoyer à un état supérieur, d'ordre plus ou moins sacré ou magique, permettant de faire ou de vivre toutes sortes de choses habituellement impossibles, ou bien elle pourra renvoyer, un peu comme c'était le cas dans la culture de la Salpêtrière du temps de Charcot, à un sous-état, un état plutôt pathologique, amoindrissant, ou à d'autres modalités encore en faisant jouer un grand nombre de polarités culturellement disponibles (sacré-profane, surnaturel-naturel, spirituel-animal, normal-pathologique, thérapeutique-pathogène, libérateur-aliénant, lucide-hébété...).

L'induction hypnotique semble ainsi fonctionner comme une invitation à différer, une invitation à produire une inversion par rapport au mode de fonctionnement ordinaire, singulièrement en ce qui concerne le conscient et le non-conscient, le volontaire et le non-volontaire, un peu de la même façon que les Saturnales ou les carnavals et bien d'autres fêtes de jadis proposaient une inversion des rôles masculins et féminins ou des rôles de maître et de serviteur. Et quand le patient se rend à cette invitation, il se met effectivement à différer à un degré ou à un autre.

À l'issue de la phase d'induction, il sera possible, entre autres, d'entamer une communication avec l' " inconscient " de l'hypnotisant et notamment de l'interroger sur les causes de ses troubles (5) . Est-ce à dire que, dans un tel échange, on communiquerait " vraiment " avec l'inconscient du sujet ? Une telle question pourrait laisser supposer, pour commencer, que quelque chose comme l'inconscient existe réellement, naturellement, objectivement " en soi ", qu'il est autre chose qu'une construction sociale. Or, rien n'est évidemment moins certain, même si, dans la culture ambiante, sous l'influence de la doxa analytique, la plupart des gens sont à présent convaincus du contraire. Le croire, pourtant, revient à sous-estimer considérablement la puissance performative du langage et le phénomène de proférence : le discours ne se borne jamais à purement ré-férer à ce dont il traite, comme si c'était préalablement déjà là. Il contribue toujours à le produire, à le proférer, tout en faisant comme si, une fois la proférence accomplie, il s'agissait d'un pur référent-toujours-déjà-là qu'il s'agissait seulement de représenter, de refléter. La seule chose que l'on puisse donc affirmer, c'est que, dans ce jeu de langage hypnotique, on met en place avec l'hypnotisant, après l'intralocution inductive, une nouvelle interlocution , mais, cette fois construite avec un interlocuteur différent (" l'inconscient " ou éventuellement une autre " partie de personne ", un " Ego-state " ou " État du Moi ", sorte de subpersonnalité), un interlocuteur qui est supposé être une partie du sujet, une métonymie de celui-ci (6) . Ce sujet métonymique en portant sur lui le poids de la responsabilité du discours va pouvoir d'autant en décharger le sujet habituel correspondant au Moi conscient-volontaire ordinaire. Il contribue donc à une déresponsabilisation transitoire du sujet qui constitue d'ailleurs à nos yeux l'une des fonctions cardinales de l'hypnose en thérapie. Cette déresponsabilisation peut encore être accentuée, dans un premier temps, par le recours à la " communication par signaling idéomoteur ", une communication dans laquelle, par exemple, par convention, un doigt qui se lève signifie " oui " et un autre signifie " non ". En " laissant les réponses de l'inconscient venir dans ses doigts ", le sujet peut, a priori , beaucoup plus facilement exprimer des sentiments, des émotions, des désirs, des pensées, que le carcan de ses rôles et statuts habituels inhiberait. On peut ensuite passer plus facilement à une communication verbale (plus riche et plus aisée mais qui implique davantage le sujet), parce qu'il s'est déjà laissé impliquer en douceur en " laissant parler ses doigts ".

 

 

NOTES

(2) Les cultures traditionnelles en question semblent d'ailleurs bien moins intéressées par le fait qu'il s'agisse de " transes " que par le sens et le contenu de celles-ci. Le fait que nous , Occidentaux, soyons surtout sensibles à la dimension de " transe " de ces manifestations tient peut-être à ce que, progressivement, depuis au moins la Renaissance puis les Lumières, et d'une façon qui est allée s'intensifiant, nous nous percevons comme des individus monadiques dotés de conscience, de raison, de volonté et de libre-arbitre, et nous avons tendance à percevoir tout humain de la sorte, ce qui a pour effet que tous les phénomènes d'où la conscience, la raison et la volonté semblent avoir disparues nous frappent tout particulièrement. Retour au texte

(3) A la différence des cultures traditionnelles, notre culture met manifestement plus l'accent, officiellement du moins, sur le " Je " que sur le " Nous ". Le conformisme ambiant, la " pensée unique " comme on dit parfois, tendrait toutefois à montrer que c'est davantage pour entretenir un mythe (le mythe de l'individu) qu'une véritable réalité. Retour au texte

(4) Ainsi, par exemple, un terme comme " relaxation ", qui implique presque nécessairement l'idée de détente musculaire, a un pouvoir recadrant moins grand qu' " hypnose " qui ne l'implique pas. Retour au texte

(5) Dans son principe, cette manière de faire remonte probablement au moins à la pratique de Puységur et elle s'apparente, au-delà, à certains aspects des pratiques exorcistes. Insistons sur le fait que ce genre de " communication avec l'inconscient " n'est nullement indispensable à la pratique de l'hypnothérapie : c'est une voie thérapeutique, parmi d'autres, et si elle a un intérêt, elle peut présenter aussi des inconvénients, comme nous allons le voir. Retour au texte

(6) Voir aussi l'intéressante contribution de François Roustang (in Michaux, 1998) à la théorie des sujets métonymiques. Retour au texte

 

 

 

 

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