La vérité hypnotique (Suite: partie 3/6)

Le paradigme trauma-dissociation

Il n'est guère étonnant que dans un dispositif communicationnel qui donne de la sorte le feu vert à l'irresponsabilité et à la désinhibition, les discours que peuvent tenir les (sujets métonymiques des) hypnotisants puissent être particulièrement hard . Certains, qui ont une conception réaliste (au sens de non-constructiviste) de ces " parties de personnalité ", par exemple, John et Helen Watkins et leurs disciples actuels, croient que ces entités ( Ego states (7) ) existaient vraiment préalablement à l'intervention hypnotique. Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu'ils aient tendance à prendre pour argent comptant tout ce que ces " entités " pourront affirmer notamment en matière de traumatismes, évidemment plus graves et plus horribles les uns que les autres. Et plus radicalement encore, rien d'étonnant à ce qu'ils s'attendent à ce qu'il en soit ainsi, ce qui est évidemment la meilleure façon de susciter ce genre de phénomènes, même si c'est de manière involontaire. Leur théorie veut que ce soit précisément parce que le patient a vécu des choses horribles et traumatisantes, qu'il a été amené à refouler, à cliver ou à dissocier des parties de lui-même. Ils considèrent donc comme normal et pratiquement inévitable que ce qui ne peut s'exprimer que par des procédures de type plus ou moins hypnotique comportant des interlocutions avec ces parties dissociées, soit lié à des traumas. Autrement dit, à leurs yeux, si ça n'avait pas été traumatique, ça n'aurait pas été dissocié ; inversement, si c'est dissocié, c'est presque forcément traumatique.

Cette manière de voir les choses a quelque chose d'assez imparable,à première vue, et c'est bien ce qui l'a rendue si populaire, surtout aux États-Unis (8) , mais d'une manière plus subtile chez nous, en Europe. Elle repose sur une compréhension fort peu critique du mécanisme de l'induction hypnotique et de la nature de l'hypnose et plus généralement des mécanismes à l'œuvre en thérapie.

C'est pourtant en hypnose que ces mécanismes se manifestent le mieux. En hypnose, plus l'hypnotiste s'attend à certaines choses, plus elles auront des probabilités de se produire (surtout, bien sûr, si ce à quoi il s'attend peut s'accorder facilement avec le système de croyances préalable du sujet). C'est en hypnose, autrement dit, que l'on peut le plus facilement voir à quel point l' Effet Rosenthal (ou Effet Pygmalion) peut jouer un rôle important dans les relations humaines, et à quel point les croyances peuvent s'y autoréaliser ( self-fulfilling prophecies de K. Merton).

Par ailleurs, s'agissant des " souvenirs retrouvés " en hypnose, les expériences menées en laboratoire tendraient à montrer que l'hypnose, en désinhibant l'esprit critique, tend à favoriser massivement les faux souvenirs (9) . On peut certes objecter que le setting du laboratoire n'est pas neutre, que ces expériences se déroulent avec des sujets qui n'ont pas été traumatisés et que donc leurs résultats ne sont pas concluants. Mais le setting de la thérapie n'est évidemment pas neutre non plus, il l'est même encore bien moins si le thérapeute est un adepte convaincu de la théorie trauma-disociation. Et d'autre part, s'il est probable qu'effectivement les sujets de laboratoire ne sont pas de grands traumatisés, ces thérapeutes ont-ils réellement affaire quant à eux à des patients traumatisés ? C'est justement toute la question. Affirmer que les expériences de laboratoire sur des sujets en principe normaux ne sont pas pertinentes, contrairement à l'expérience clinique, parce que dans le cas de celle-ci on a affaire de " vrais traumatisés ", tient pour acquis ce qu'il s'agit de démontrer (pétition de principe).Or, il y a de bonnes raison de croire que ces expérimentations en laboratoire ont suffisamment de pertinence puisque que leurs résultats (faux souvenirs vraisemblablement dus à une désinhibition de l'imagination, une mise en veilleuse de l'esprit critique) sont parfaitement cohérents avec le fait que l'induction procède par une mise sur la touche du sujet conscient, rationnel, volontaire, habituel et ainsi à une déresponsabilisation globale.

Il y lieu de prendre également en compte la motivation du patient, dans ces phénomènes. S'il consulte, c'est qu'il souhaite aller mieux, même si peut-être, dans certains cas, une partie de lui tient à ses symptômes ou plutôt à ce qu'ils procurent. Il veut aller mieux et essaye de collaborer comme il peut à son traitement. Si le thérapeute lui laisse entendre ou si la culture ambiante lui laisse croire que s'il va mal, c'est à cause d'événements traumatisants oubliés et que pour aller mieux il doit les retrouver, il les cherchera. Et, dans un geste de bonne volonté, il est fort probable qu'alors il les " trouvera " en les fabriquant sur mesure.

Enfin, les psychologues et les psychiatres devraient savoir, depuis les travaux de L. Festinger sur la question, que les réalités vagues floues et ambiguës sont celles à propos desquelles on est, en général, le plus soucieux de l'avis d'autrui ( " À ton avis, qu'est-ce que ça peut bien être ? ", " Est-ce que tu crois que ça peut être vrai ? " ) et donc le plus influençable. Dans les termes de Festinger, si le référent réel est flou, on tend à s'en remettre au référent social, c'est-à-dire à l'avis d'autrui.

Ce phénomène fait partie (avec l'Effet Rosenthal et quelques autres) de ceux qui nous paraissent jouer un rôle absolument crucial en thérapie. On ne peut qu'être frappé, en effet, par le fait que les thérapies (surtout les thérapies interprétatives de la mouvance freudienne et post-freudienne) passent un temps considérable à élaborer sur de telles réalités vagues, floues et ambiguës (les rêves, les fantasmes, les souvenirs de la petite enfance ou même du vécu intra-utérin et de la naisance, les lapsus, actes manqués et oublis de mots, les symptômes, les éprouvés corporels...). Or, inévitablement , le patient sera, dans tous ces domaines, éminemment influençable, que le thérapeute le veuille ou non (10) .

A toutes ces raisons pour considérer que les traumas retrouvés en thérapie sont largement co-produits par le thérapeute et le patient (dans un contexte culturel particulier) s'en ajoute une autre, plus générale. C'est le fait que, quand on examine le champ des pratiques thérapeutiques, on constate qu'il est divisé entre de nombreuses Écoles et sous-Écoles souvent quelque peu sectaires. Or, comme par hasard, les thérapeutes d'une École donnée retrouvent pratiquement toujours, avec leurs patients, ce que leur théorie de référence leur a appris à s'attendre à retrouver. Pour le dire à l'emporte-pièce, les freudiens de stricte observance retrouveront toujours l'Oedipe, les kleiniens des bons et des mauvais seins, les lacaniens des chaînes signifiantes, les jungiens des archétypes, les transactionnalistes des scénarios de vie, les bioénergéticiens des cuirasses caractérielles, les thérapeutes familiaux des symptômes à fonction systémique homéostatique et les adeptes de la théorie trauma-dissociation des traumas et des dissociations. Et chacun, retrouvant cela dans ce qui se passe avec leurs patients, pourra avoir le sentiment que les autres n'auront rien compris et que seule son École de référence est dans le vrai.

Comment comprendre cette situation ? De toute évidence, on est bien obligé d'admettre que s'il en va ainsi, c'est parce que les patients se conforment suffisamment aux attentes de leurs thérapeutes (ou alors quittent assez rapidement le traitement, signe indéniable, pour beaucoup de psy, qu'ils " résistent "). Et comme les patients se conforment , les thérapeutes croient y voir une confirmation de leurs théories.

Ce processus de conformation-confirmation que j'ai décrit en 1986 (11) constitue certainement la raison la plus puissante pour se méfier comme de la peste de la vérité en psychothérapie, que ce soit la vérité de ce que l'on peut " trouver " dans le passé de tel patient en particulier ou que ce soit, plus généralement, de la vérité de la théorie à laquelle le thérapeute adhère.

On comprendra donc qu'il nous est absolument impossible de souscrire à la version forte de la vérité-guérison. Comme non seulement elle continue à faire des ravages mais que, chose plus inquiétante, ces ravages semblent encore s'amplifier au cours de ces dernières décennies, il ne nous paraît pas inutile de synthétiser les raisons de s'y opposer fermement.

NOTES

(7) La notion d'état de moi (Ego State) provient d'un disciple de Freud, Paul Federn, à l'école de qui, John Watkins, psychanalyste, avait été formé. C'est une notion qui a également été reprise, mais d'une autre façon, par Eric Berne en Analyse Transactionnelle. Retour au texte

(8) C'est elle qui a largement contribué à la propagation d'épidémies de faux souvenirs d'abus sexuels et de personnalités multiples, ces vingt ou trente dernières années. Cela étant, il ne s'agit ici pas de nier que des événements peuvent être extrêmement perturbants pour un certain nombre de ceux qui les vivent (et ce, en fonction de la manière dont ils le vivent). Il s'agit avant tout ici d'analyser la théorie selon laquelle la thérapie devrait nécessairement passer par la récupération d'hypothétiques traumas totalement oubliés pour être effective. Retour au texte

(9) Ces souvenirs ne sont bien sûr pas forcément intégralement faux : ils peuvent accentuer tel ou tel aspect, modifier telle ou telle circonstance, tel ou tel lieu, telle ou telle personne, tel ou tel comportement (ou leur signification), à tous les degrés possibles et imaginables. Retour au texte

(10) Comme je l'ai déjà suggéré ailleurs, on peut même se demander si ce n'est pas par une sorte de processus de sélection darwinien que ces domaines sont devenus les domaines-fétiches des thérapies, puisque ce sont ceux où le thérapeute peut le plus influencer, consciemment ou inconsciemment, volontairement ou involontairement. Mais ces domaines-fétiches sont aussi des domaines-faitiches au sens de Bruno Latour (1996) : des domaines où la fabrication de faits ensuite considérés comme purement découverts peut s'en donner à cœur joie. Retour au texte

(11) Melchior, 1986. Ce processus avait déjà été décrit par Joseph Delboeuf (voir Duyckaerts, 1992) à la fin du siècle passé avec une lucidité remarquable. Freud, obnubilé par sa volonté de faire science, mais qui connaissait bien l'œuvre de Delboeuf, puisqu'il ne le cite pas moins de onze fois dans la Traumdeutung n'a manifestement pas su en faire son profit, ce qui nous aurait probablement évité bien des errements. Retour au texte

 

 

 

 

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